Une confusion savamment entretenue obscurcit le débat. Depuis des mois, l’attention publique est focalisée sur les dettes dites « cachées ». Le scandale est réel, les responsabilités doivent être établies. Mais cette focalisation est un leurre. Les dettes cachées ne sont que l’arbre qui dissimule une forêt de périls bien plus menaçants. Car même sans ces créances occultes, le Sénégal était engagé sur une trajectoire de banqueroute. La vérité, documentée par des travaux de recherche approfondis, est têtue : la dette extérieure sénégalaise est tout simplement insoutenable.
Les chiffres donnent le vertige. Depuis les allègements de dette du milieu des années 2000, le stock de la dette publique extérieure du pays a été multiplié par onze. Onze. Sous le précédent régime, entre 2012 et 2023, le service de la dette extérieure a représenté 7,3 milliards de dollars. Sur la seule période 2024-2026, la facture s’élèvera à 9,5 milliards. Trois ans qui coûteront plus cher que douze années de l’ère Macky Sall. Et pendant le premier mandat de Bassirou Diomaye Faye, si l’on exclut toute nouvelle dette, ce sont 15 milliards de dollars qu’il faudra débourser. Des sommes astronomiques pour un pays dont les recettes d’exportation n’ont pas suivi la même courbe.
C’est là le cœur du drame. La folie sénégalaise a consisté à financer par de la dette en dollars des projets d’infrastructure qui ne génèrent que des francs CFA. Routes, stades, bâtiments : quelle que soit leur utilité sociale, ces investissements n’ont ni accru la capacité exportatrice du pays, ni substitué la production locale aux importations. Or, une loi comptable implacable le rappelle : une dette en devises se rembourse en devises, pas avec les taxes collectées sur des ménages et des entreprises asphyxiés. Le ratio entre le service de la dette et les exportations a ainsi quintuplé en quatorze ans, plaçant le Sénégal dans une situation plus dégradée que celle du Ghana, de la Zambie ou de l’Éthiopie avant leurs défauts de paiement.
Face à ce gouffre, le remède prescrit par les institutions internationales est aussi absurde que criminel : l’austérité. Couper dans les dépenses publiques, réduire la masse salariale, suspendre les bourses étudiantes. Comme si un problème de pénurie de dollars pouvait se résoudre en amputant le pouvoir d’achat en francs CFA. Cette logique, dénoncée comme une « malfaisance macroéconomique » par des économistes du FMI eux-mêmes, est une double peine. Elle ralentit l’activité, appauvrit les populations, fragilise un peu plus le tissu social… sans générer la moindre devise supplémentaire pour rembourser les créanciers. L’austérité, c’est la potion amère qui tue le malade sans guérir la maladie.
Mais l’aveuglement ne s’arrête pas là. Le Sénégal est prisonnier d’un système, le franc CFA, véritable piège à dettes structurel. Dans cet arrangement monétaire, la banque centrale ne peut créer de la liquidité en francs CFA que si elle dispose d’euros en réserve. Or, comment un pays structurellement déficitaire dans ses échanges commerciaux obtient-il ces précieux euros ? En s’endettant, encore et toujours, en monnaie étrangère. Le FMI est le maillon central de ce cercle vicieux. Tous les trois ans en moyenne, Dakar retourne à son guichet. Une fatalité fonctionnelle. La stabilité du franc CFA a pour prix caché l’endettement chronique et la soumission à un créancier qui est, par essence, juge et partie.
Le pouvoir actuel, tout entier absorbé par les équilibres politiques précaires et la préparation des futures joutes électorales, semble naviguer à vue sur un océan de périls. L’urgence n’est pourtant plus à la tactique politicienne. Elle est à la survie de la nation. Geler le paiement des dettes illégitimes, exiger un audit citoyen, forcer la France à activer sa garantie de convertibilité plutôt que de pousser le Sénégal vers des eurobonds ruineux : voilà les seuls combats qui vaillent.
À long terme, c’est un sursaut de souveraineté radical qui est nécessaire. Reprendre le contrôle des ressources naturelles, créer des banques publiques adossées à une véritable politique de crédit industriel, et oser la rupture avec un système monétaire qui condamne le pays à la récurrence des crises de dette. Le Sénégal est au bord du précipice. Les débats sur les échéances de 2029 sont un luxe. Si rien n’est fait, c’est le pays lui-même qui risque de ne plus être au rendez-vous.
