L'alternance de mars 2024 avait suscité un espoir rare dans l'histoire politique récente du Sénégal. Portés par une promesse de rupture avec les pratiques du passé, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko incarnaient un projet fondé sur le renforcement de l'État de droit, l'indépendance de la justice et une gouvernance plus transparente. Deux ans plus tard, cet élan se heurte à une réalité plus complexe.
Les tensions désormais visibles entre les deux principaux visages du pouvoir interviennent au moment où le pays engage des réformes institutionnelles majeures. La décision rendue en juillet 2026 par le Conseil constitutionnel, invalidant la loi de révision constitutionnelle adoptée par l'Assemblée nationale, constitue à cet égard un révélateur des fragilités qui traversent aujourd'hui le sommet de l'État.
Saisi par le président Bassirou Diomaye Faye, le Conseil constitutionnel a jugé contraire à la Constitution le texte qui renforçait les pouvoirs de l'Assemblée nationale et du Premier ministre, Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô, tout en réduisant certaines prérogatives présidentielles. Cette réforme, portée par la majorité parlementaire dominée par Pastef et soutenue par Ousmane Sonko, visait à redéfinir l'équilibre des institutions. Son invalidation représente une victoire juridique pour le chef de l'État, tandis qu'elle constitue un revers politique pour les promoteurs du texte.
Quelques jours plus tard, le président de la République nommait, par décret du 13 juillet, Ousmane Diagne à la présidence du Conseil constitutionnel, en remplacement de Mamadou Badio Camara. Pris isolément, chacun de ces événements relève du fonctionnement normal des institutions. Ensemble, ils alimentent toutefois un débat politique qui dépasse largement la seule lecture juridique.
Le véritable enjeu réside désormais dans la capacité du pouvoir à préserver son unité autour des réformes promises. Depuis plusieurs semaines, les divergences entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne relèvent plus seulement de nuances stratégiques. Elles donnent le sentiment que deux visions de l'exercice du pouvoir coexistent au sein de la majorité.
Dans ces conditions, chaque arbitrage institutionnel est immédiatement interprété comme un épisode d'un rapport de force politique. La réforme constitutionnelle n'est ainsi plus analysée uniquement pour son contenu, mais aussi pour ce qu'elle révèle des équilibres internes de la coalition arrivée au pouvoir en 2024.
Cette situation est d'autant plus préoccupante que le Sénégal fait face à des attentes considérables. Les citoyens attendent des réponses sur le coût de la vie, l'emploi, la gouvernance des ressources naturelles, la modernisation de la justice et les réformes économiques. Plus les responsables politiques donnent l'impression de consacrer leur énergie à des arbitrages internes, plus le risque est grand de voir les priorités gouvernementales passer au second plan. Une majorité absorbée par ses propres tensions gouverne inévitablement avec moins de lisibilité et de cohérence.
Le plus inquiétant reste cependant la possibilité d'un retour aux réflexes qui avaient marqué les dernières années du régime de Macky Sall. L'histoire politique montre que lorsqu'une majorité est fragilisée par ses propres divisions, la tentation est souvent la même: verrouiller les institutions, discipliner les voix discordantes, contenir les oppositions et privilégier le rapport de force plutôt que le dialogue politique.
Ces mécanismes apparaissent fréquemment lorsque le pouvoir cherche à préserver son unité ou son autorité face à une crise interne. Or c'est précisément contre ces pratiques que Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko avaient construit leur légitimité politique. Leur victoire reposait sur la promesse d'une gouvernance respectueuse des contre-pouvoirs, d'une justice indépendante et d'un fonctionnement institutionnel plus équilibré.
La décision du Conseil constitutionnel rappelle justement que les institutions sénégalaises disposent encore de mécanismes d'arbitrage capables de régler les différends dans le respect du droit. C'est un signal important pour la solidité de l'État de droit.
Mais cette garantie institutionnelle ne suffira pas si les acteurs politiques choisissent de transformer chaque désaccord en épreuve de force. Une démocratie ne se mesure pas seulement à la qualité de ses institutions; elle dépend également de la capacité de ses dirigeants à accepter les limites que leur impose le droit et à privilégier le compromis lorsque les tensions s'accumulent.
Le paradoxe serait immense si le pouvoir issu de l'alternance venait, à son tour, à reproduire les méthodes qu'il dénonçait hier. L'utilisation des institutions comme instruments de confrontation politique, une lecture plus restrictive des libertés publiques ou une gestion plus coercitive des désaccords internes fragiliseraient profondément la crédibilité de la rupture promise aux Sénégalais.
L'alternance ne serait alors plus jugée sur ses ambitions réformatrices, mais sur sa capacité — ou son incapacité — à gouverner autrement que le régime qu'elle avait remplacé.
Le véritable défi dépasse désormais les destins politiques de Bassirou Diomaye Faye et d'Ousmane Sonko. Il concerne la capacité du Sénégal à préserver l'esprit de l'alternance de 2024 tout en conduisant les réformes attendues.
Les institutions ont démontré qu'elles pouvaient jouer leur rôle d'arbitre. Il appartient désormais aux responsables politiques de démontrer qu'ils savent, eux aussi, placer l'intérêt supérieur de l'État au-dessus des rapports de force. Car ce qui est en jeu aujourd'hui n'est pas seulement l'équilibre d'une majorité, mais la crédibilité d'un projet démocratique qui avait suscité l'espoir de millions de Sénégalais.
