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ENQUÊTE — Les 37 milliards de l'ASER : un système mafieux au cœur de l'État sénégalais

ENQUÊTE — Les 37 milliards de l'ASER : un système mafieux au cœur de l'État sénégalais
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C'est une affaire qui ébranle les plus hautes sphères de l'État sénégalais. Trente-sept milliards de francs CFA. Le chiffre donne le vertige. Il correspond au montant total des surfacturations, fausses factures et détournements présumés qui gangrènent l'Agence sénégalaise d'électrification rurale (ASER). Derrière ce scandale financier, un système rodé, des complicités au sommet, et une stratégie de camouflage médiatique qui en dit long sur l'impunité dont se pensent investis ses auteurs.

C'est un dossier complexe, aux ramifications encore mal connues, qui agite depuis plusieurs mois les sphères politique et judiciaire sénégalaises. Trente-sept milliards de francs CFA. Le chiffre, avancé par plusieurs sources, est au cœur des interrogations qui entourent la gestion de l'Agence sénégalaise d'électrification rurale (ASER). Surfacturations présumées, factures douteuses, circuit financier opaque : les questions s'accumulent. Notre enquête, fondée sur des documents internes, des recoupements de dates et des témoignages, tente d'y voir plus clair, sans préjuger des conclusions définitives que seules les instances de contrôle et la justice pourront établir.

C'est sous la direction de Baba Diallo, ancien Directeur général de l'ASER, que les irrégularités aujourd'hui dénoncées auraient pris forme. Plusieurs documents consultés par notre rédaction font état d'écarts significatifs entre les montants initiaux de certains contrats et les sommes finalement facturées. Un marché initialement évalué à 4 milliards de francs CFA se serait ainsi retrouvé facturé à 19 milliards. Une autre ligne de 15 milliards interroge par son absence de justification technique claire. Au total, le préjudice potentiel est estimé à 37 milliards de francs CFA par les personnes qui ont porté ces chiffres sur la place publique.

Baba Diallo n'a, à ce stade, fait l'objet d'aucune poursuite judiciaire. Son rôle exact reste à déterminer : a-t-il validé des factures sans en mesurer les anomalies ? A-t-il été trompé par des services administratifs défaillants ? Ou a-t-il participé activement à un système de surfacturation ? Les réponses à ces questions appartiennent désormais aux enquêteurs.

Saër Niang et l'ARCOP : des contrôles qui posent question

Ancien Directeur général de l'Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP), Saër Niang était chargé, par ses fonctions, de veiller à la régularité des marchés publics sénégalais. Or, les anomalies aujourd'hui dénoncées n'ont, semble-t-il, pas été bloquées par son institution. S'agit-il d'une défaillance dans les procédures de contrôle ? D'une insuffisance de moyens ? Ou d'une forme de complaisance ?

Des sources proches du dossier évoquent une chaîne de validations qui n'a pas fonctionné comme elle aurait dû. Mais rien, à ce jour, ne permet d'affirmer que Saër Niang ait personnellement favorisé les irrégularités constatées. L'enquête devra déterminer si l'ARCOP a été défaillante, et à quel niveau de responsabilité.

Cheikh Diba, un ministre des Finances au comportement contrasté

Le rôle de Cheikh Diba, Ministre des Finances et du Budget, intrigue les observateurs. En juin 2024, un premier paiement de 947 millions de francs CFA à la SONAC est effectué avec une rapidité inhabituelle, selon plusieurs témoignages. Quelques jours seulement auraient suffi entre la demande et le décaissement, un délai bien plus court que les standards habituels de l'administration.

Plus tard, entre septembre 2025 et mars 2026, une lettre d'exonération fiscale sollicitée par l'ASER serait restée bloquée pendant près de six mois, pour n'être signée que le 18 mars 2026. Ce contraste entre célérité et lenteur interroge, mais peut aussi s'expliquer par des raisons administratives légitimes : complexité du dossier, demandes de pièces complémentaires, ou simples lenteurs bureaucratiques. Là encore, seule une investigation approfondie permettra de trancher entre dysfonctionnement ordinaire et obstruction volontaire.

Seydou Kane, un maillon financier à éclaircir

Seydou Kane, responsable cité dans la structuration financière du projet, apparaît dans plusieurs échanges internes liés aux paiements. Son rôle exact reste flou. Était-il un simple exécutant, appliquant des décisions prises à un niveau supérieur ? Ou a-t-il joué un rôle plus actif dans la conception des montages financiers ? À ce stade, aucun élément ne permet de caractériser une participation personnelle à des actes répréhensibles. Son nom est cité, mais les preuves d'une implication délictueuse font défaut.

L'entreprise espagnole attributaire du marché a-t-elle bénéficié de surfacturations ? Les documents en notre possession montrent des écarts de facturation qui méritent explication. La société a résilié son contrat le 21 juin 2024, officiellement pour « rupture de confiance ». Cette résiliation est intervenue dans un contexte de tensions croissantes autour du dossier. Simple coïncidence de calendrier ou geste dicté par la crainte des révélations à venir ? L'entreprise n'a pas communiqué publiquement sur ce point.

Quant à la Banque Santander, qui a participé au montage financier, son rôle soulève les questions habituelles en matière de vigilance bancaire. Les fonds ont-ils fait l'objet des vérifications requises par les normes anti-blanchiment ? Aucune infraction n'est établie à ce jour, mais les enquêteurs pourraient être amenés à examiner les flux financiers qui ont transité par ses comptes.

La dimension médiatique : un livre et des relais qui interrogent

Le 11 juin 2024, Thierno Alassane Sall, député et président du parti République des Valeurs, présente un livre. Le même jour, ou le lendemain, une conférence de presse sur le dossier ASER est organisée. Bachir Fofana, journaliste très actif sur ce dossier, relaie abondamment l'ouvrage. Simple concours de circonstances ou opération de diversion ?

Certains observateurs y voient une tentative de brouiller les pistes, d'occuper l'espace médiatique avec une controverse périphérique. D'autres considèrent qu'il s'agit d'une coïncidence, ou d'une initiative légitime de débat public. Là encore, le doute est permis, et rien ne permet d'affirmer l'existence d'une stratégie de manipulation coordonnée.

Des services administratifs en cause

La Direction centrale des Marchés publics (DCMP) et les Centres des services fiscaux sont mis en cause dans la production de factures aujourd'hui contestées. Des fonctionnaires auraient-ils validé des documents sans vérifications suffisantes ? Ou auraient-ils été instrumentalisés ? Plusieurs hypothèses sont sur la table. Ce qui est certain, c'est que des défaillances ont eu lieu, volontaires ou non, et qu'elles méritent d'être examinées de près par les corps de contrôle.

La Cour des comptes et l'Inspection générale d'État (IGE) sont régulièrement citées comme devant intervenir. Des rapports existeraient, mais n'ont pas encore été rendus publics. Leur publication est très attendue. Elle seule permettra de distinguer les faits avérés des rumeurs, et de donner à l'opinion publique une vision claire de ce qui s'est réellement passé.

À qui aurait profité l'argent ? La question est centrale, et aucune réponse définitive n'est disponible à ce jour. Les noms de Baba Diallo, Saër Niang, Cheikh Diba et Seydou Kane sont évoqués. Mais le dossier pourrait réserver d'autres surprises. L'enquête devra remonter la chaîne des responsabilités, identifier d'éventuels donneurs d'ordres, et déterminer si un « homme puissant » se cache derrière les prête-noms.