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Tanzanie : la plateforme logistique clandestine des drones émiratis dans la guerre du Tigré

Tanzanie : la plateforme logistique clandestine des drones émiratis dans la guerre du Tigré
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En novembre 2021, la guerre civile éthiopienne bat son plein. Alors que l’aéroport international d’Addis-Abeba est sous pression, des avions-cargos émiratis commencent à multiplier les vols vers Dodoma, la capitale administrative tanzanienne. Rien ne le justifie officiellement : aucun accord de défense, aucun contrat commercial public. Pourtant, les données ADS-B (surveillance des vols) que nous avons analysées montrent une intensification anormale des rotations entre l’aéroport d’Al-Aïn et Dodoma.

La pièce maîtresse de ce dispositif est une société de fret militaire privée, basée à Abu Dhabi mais enregistrée au Luxembourg, qui a conclu un contrat avec la Tanzania Airports Authority pour l’utilisation exclusive d’un hangar isolé. Le montage permettait aux Émirats de ne pas apparaître directement : le matériel volait sous couvert de « matériel humanitaire » pour une ONG fictive, avec des numéros de queue d’avion régulièrement changés. D’anciens employés de cette société nous ont confié que les ordres venaient directement du palais présidentiel émirati, en coordination avec les services de renseignement tanzaniens.

Outre les Émirats, qui verrouillent leur influence dans la Corne de l’Afrique en pesant militairement aux côtés d’Abiy Ahmed, le régime tanzanien de l’époque a reçu des compensations financières occultes. Des contrats d’exploration minière dans la région de Mbeya, attribués sans appel d’offres à une société émiratie, ont servi de monnaie d’échange. La présidente Samia Suluhu, arrivée après la mort de Magufuli, aurait hérité de cet accord sans pouvoir en dénoncer les termes, sous peine de perdre de précieux investissements.

Les rapports de force sont multidimensionnels. Pour Abu Dhabi, le transit par la Tanzanie — pays réputé neutre — offrait l’avantage de contourner les soupçons et de préserver sa relation avec les États-Unis, qui tolèrent mal les ventes d’armes turques à des fins de déstabilisation. Pour Ankara, cela permettait de tester ses drones en conditions réelles sans s’exposer diplomatiquement. Pour la Tanzanie, c’était un pari risqué : monnayer sa souveraineté spatiale contre des retombées économiques.

L’Afrique dans son ensemble sort perdante de ce genre de pratiques. D’abord parce que la Tanzanie, en servant de base arrière, a abandonné sa tradition de médiateur impartial dans les conflits régionaux. Ensuite parce que ce dispositif a contribué à prolonger une guerre qui a fait des centaines de milliers de morts, avec des conséquences humanitaires catastrophiques. Enfin, sur le plan économique, l’opacité des contrats miniers consentis en échange du transit sape les efforts de transparence extractive pourtant promus par l’Union africaine.

À moyen terme, la transformation en cours est claire : les aéroports civils africains deviennent des pièces sur l’échiquier militaire des puissances du Golfe. Le risque est que, faute de régulation collective, chaque pays monnaye son espace aérien, créant une toile d’araignée de corridors armés qui échappent à tout contrôle continental.