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Russie-AES : le grand basculement sahélien

Russie-AES : le grand basculement sahélien
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Niamey, Ouagadougou, Bamako – de la mer Rouge au golfe de Guinée, une nouvelle carte des alliances se dessine. Tandis que la France recule, la Russie avance, méthodique, sur le triple front de la sécurité, du blé et de la souveraineté idéologique. Chronique d’un rapprochement qui n’a plus rien d’une simple parenthèse diplomatique.

L’ambiance, à Niamey, vendredi 12 juin, n’avait rien d’une simple réception de gala. Dans la salle où l’ambassadeur russe Viktor Voropaïev célébrait la Journée nationale de la Fédération, tout se mêlaient à un parfum de realpolitik. Autour de lui, des membres du CNSP, des diplomates et des gradés. L’image, en soi, résume l’état des lieux : là où l’ancienne puissance coloniale a fermé ses portes, Moscou ouvre les siennes. La preuve par deux dates : septembre 2024 pour la réouverture de l’ambassade nigérienne à Moscou, décembre 2025 pour celle de la Russie à Niamey. Le ballet des valises diplomatiques dit mieux que de longs discours l’urgence d’une réorientation stratégique.

Les chiffres, eux, parlent de matière première. Entre fin 2025 et début 2026, la Russie a livré 20 000 tonnes de blé et 20 000 tonnes d’engrais minéraux au Niger. Des denrées qui ne relèvent pas de la charité, mais de l’échange géopolitique le plus classique : en échange d’un accueil militaire et politique, Moscou graisse les rouages de sa « diplomatie du grenier ». L’ambassadeur l’a annoncé sans fard : une commission intergouvernementale mixte va bientôt sceller cette coopération élargie à la santé, à la géologie, à la formation des cadres. Et, bien sûr, à la défense.

C’est sur ce terrain-là que l’alliance prend sa dimension la plus concrète. Viktor Voropaïev l’a confirmé : des instructeurs russes forment les forces nigériennes. Mieux – ou pire, selon le camp où l’on se place –, des militaires russes ont combattu aux côtés de leurs homologues locaux lors de l’attaque contre l’aéroport Diori Hamani, dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026.

Les autorités nigériennes, elles, n’y voient que la logique d’une souveraineté retrouvée. Le président Abdourahamane Tiani, salué par le diplomate russe, mène des réformes que Moscou regarde avec bienveillance. Sur la scène internationale, les deux capitales affichent une même défiance envers l’ordre occidental et un même soutien à la Confédération des États du Sahel (AES), cette jeune alliance des pouvoirs sahéliens. Une convergence d’humeurs qui, pour l’instant, tient lieu de doctrine.

Le modèle russe

À Ouagadougou, la musique est identique, mais l’accent diffère. Là, on ne parle pas seulement de coopération technique : on parle d’inspiration. La ministre déléguée aux Affaires étrangères, Bêbgnasgnan Stella Eldine Kabré/Kaboré, a pris la parole au nom du capitaine Ibrahim Traoré. Son message ? Le parcours de la Russie, dans sa résilience face aux sanctions et à l’isolement occidental, offre une feuille de route aux pays sahéliens en quête de refondation nationale. « Transformer les difficultés en leviers de développement » : la formule, martelée à l’ambassade de Russie, résonne comme un manifeste.

Les faits suivent. Depuis la réouverture de l’ambassade russe en 2023, les accords se multiplient. Le voyage du chef de l’État burkinabè à Moscou en mai 2025 a donné naissance à une commission mixte. L’énergie, la santé, l’agriculture, la formation et même le nucléaire civil – un horizon encore lointain mais symboliquement fort – sont dans le viseur. L’ambassadeur Igor Martynov, en bon maître de cérémonie, a rappelé le rendez-vous de 2026 : le troisième sommet Russie-Afrique, auquel l’AES est conviée en large invité. Un sommet qui pourrait bien consacrer, sous les ors de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, cette nouvelle alliance sahélienne.

Une cible nommée Alger

À Bamako, la liturgie est la même, mais l’ombre portée est plus longue. L’ambassadeur Igor Gromyko, héritier d’un nom qui n’est pas sans rappeler la guerre froide, a célébré la Journée de la Russie en présence de Mossa Ag Attaher, ministre malien des Maliens établis à l’extérieur. Le discours russe a déroulé ses marottes : dénonciation du « régime ukrainien terroriste », apologie d’un monde multipolaire, plaidoyer pour le respect des souverainetés. Rien de neuf sous le soleil de Moscou.

Mais c’est la réponse malienne qui retient l’attention. Mossa Ag Attaher a salué une coopération « sans ingérence », qui aide Bamako à « restaurer durablement la sécurité sur l’ensemble du territoire ». Et la phrase qui tue, lancée comme une flèche en direction du voisin du nord : « Un signal destiné au régime militaire en Algérie qui cherche à déstabiliser les pays du Sahel. » L’accusation est lourde. Qu’elle soit fondée ou non, elle dit l’usage que font les capitales sahéliennes de leur nouveau parapluie russe : un levier de pression régionale, et un moyen de redessiner les lignes d’influence au Maghreb et au Sahel. 

Le prix de l’alliance

Cette partition à trois voix – Niger le pragmatique, Burkina l’enthousiaste, Mali le provocateur – ne doit pas masquer les fragilités de l’édifice. La Russie, engluée dans son conflit ukrainien et soumise à un régime de sanctions sans précédent, peut-elle durablement soutenir économiquement ses nouveaux alliés ? Les livraisons de blé et d’engrais, certes spectaculaires, restent ponctuelles. La formation militaire est une chose ; la maintenance des équipements et le soutien logistique en sont une autre. Quant au nucléaire civil, il relève encore de la prospective. 

Sur le plan politique, l’ombre portée de Wagner – ou de ses avatars – plane toujours. Officiellement, les « instructeurs » russes ne sont pas des combattants d’une société militaire privée. Officieusement, les zones grises sont nombreuses. Les capitales sahéliennes, qui ont chassé la France au nom de la souveraineté, devront composer avec un partenaire qui n’a jamais été réputé pour sa timidité dans la gestion de ses « zones d’influence privilégiée ».

Reste que le basculement est en marche. En l’espace de deux ans, la Russie a réussi là où l’Europe a échoué : offrir une alternative immédiate, lisible et symboliquement puissante à des régimes militaires en quête de légitimité et de sécurité. Le 12 juin 2026, dans les ambassades de Niamey, Ouagadougou et Bamako, on buvait à la santé de Vladimir Poutine. Mais on pensait, peut-être, à la suite. L’AES n’a pas seulement trouvé un fournisseur d’armes et de céréales. Elle croit avoir trouvé un modèle. Un pari risqué, mais assumé. L’histoire du Sahel s’écrit désormais en alphabet cyrillique.