Plus de soixante ans après les indépendances, quatorze pays africains utilisent encore le franc CFA, arrimé à l’euro et garanti par le Trésor français. Ce système impose une centralisation partielle des réserves de change et une politique monétaire largement externalisée. La Banque des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) ne disposent pas d’une autonomie totale sur les taux de change ou la création monétaire.
Ce mécanisme repose sur un principe simple : la stabilité monétaire est obtenue en échange d’une limitation de la souveraineté. Le taux de change fixe avec l’euro réduit l’inflation importée mais limite les ajustements compétitifs. Selon la Banque mondiale (2025), les pays de l’UEMOA affichent une inflation moyenne de 3,2%, contre 7,1% en moyenne en Afrique subsaharienne hors zone CFA. Cette stabilité a un coût : une capacité réduite à absorber les chocs externes, notamment les variations des prix des matières premières.
L’ancrage à une monnaie forte favorise les importations et pénalise la transformation locale. Les économies concernées restent dominées par l’exportation de matières premières. Le FMI indique en 2025 que plus de 75% des exportations de la CEMAC sont constituées de ressources brutes, principalement hydrocarbures et minerais.
Cette configuration monétaire limite les politiques industrielles actives. L’impossibilité de dévaluer empêche d’améliorer la compétitivité des secteurs manufacturiers naissants. Le mécanisme agit ainsi comme un cadre rigide qui stabilise les prix mais freine la diversification économique.
La France conserve un rôle central à travers la garantie de convertibilité et la gestion partielle des réserves. Les banques centrales africaines restent dépendantes de ce dispositif, même si des réformes ont été engagées, notamment la transformation annoncée du franc CFA en «Eco» en Afrique de l’Ouest.
Les institutions internationales, notamment le FMI, soutiennent ce modèle pour sa stabilité macroéconomique. Toutefois, cette position reflète aussi une priorité donnée à la maîtrise de l’inflation plutôt qu’à la transformation productive.
Les données de la BAD (2025) montrent que la croissance moyenne de l’UEMOA s’établit à 5,8%, supérieure à la moyenne continentale (3,9%). Cependant, cette performance masque une faiblesse structurelle : la valeur ajoutée industrielle reste inférieure à 12% du PIB dans la majorité des pays concernés.
Le déficit commercial persiste. La CEMAC affiche en 2025 un déficit courant de -4,6% du PIB selon le FMI, révélant une dépendance aux importations. Cette situation traduit un déséquilibre entre stabilité monétaire et développement productif.
Le cas marocain : une souveraineté encadrée mais active
À l’inverse, le Maroc a engagé dès 1959 un processus de reconquête monétaire avec la réintroduction du dirham et la création de Bank Al-Maghrib. Cette trajectoire repose sur une logique progressive combinant autonomie nationale et ouverture internationale.
Le discours du wali de Bank Al-Maghrib rappelle que la souveraineté monétaire ne se limite pas à disposer d’une monnaie nationale, mais implique une capacité de décision autonome et une gestion adaptée du régime de change . Le Maroc a ainsi adopté un régime de change basé sur un panier de devises composé à 60% d’euro et 40% de dollar.
Ce système permet un ajustement progressif sans dépendance exclusive à une seule puissance monétaire. Le Maroc a également opté pour une ouverture graduelle du compte capital, maintenant un contrôle partiel pour préserver ses équilibres macroéconomiques.
Les réformes engagées depuis les années 1990 ont renforcé l’indépendance de la banque centrale et introduit des instruments de politique monétaire indirects. Les taux d’intérêt sont déterminés par le marché depuis 1996, ce qui améliore l’allocation du capital.
Selon le FMI (2025), l’inflation au Maroc s’établit à 2,4%, tandis que le déficit courant est contenu à -2,1% du PIB. La Banque mondiale souligne que le pays a maintenu une stabilité macroéconomique tout en diversifiant ses exportations, notamment vers l’industrie automobile et aéronautique.
Ce modèle repose sur un équilibre : autonomie relative, discipline macroéconomique et intégration internationale maîtrisée. Il évite une dépendance directe à une puissance unique tout en restant exposé aux fluctuations des marchés globaux.
Lecture africaine : deux trajectoires, deux dépendances
L’opposition entre les pays utilisant le franc CFA et le Maroc ne se résume pas à une question monétaire. Elle révèle deux approches du développement :
Une stabilité externalisée, avec une souveraineté limitée
Une autonomie progressive, avec des arbitrages internes
Dans les deux cas, la souveraineté reste relative. Le discours de Bank Al-Maghrib souligne que les économies ouvertes restent exposées aux décisions des grandes banques centrales, notamment la Réserve fédérale américaine .
La question monétaire reste centrale pour l’Afrique. Elle conditionne la capacité des États à financer leur développement, à orienter leur économie et à résister aux chocs externes.
Les pays utilisant encore des monnaies héritées de la colonisation font face à un dilemme : préserver la stabilité ou reprendre le contrôle au risque d’instabilité. Le Maroc illustre une voie intermédiaire, fondée sur une souveraineté graduelle et une adaptation continue aux réalités économiques.
La persistance de dispositifs monétaires hérités traduit un rapport de force économique qui dépasse la seule question technique. Le choix monétaire engage la capacité d’un État à définir sa trajectoire économique.
L’Afrique reste confrontée à une équation claire : stabilité immédiate ou autonomie stratégique. Le cas marocain montre qu’une souveraineté monétaire peut se construire dans le temps, à condition de maîtriser les équilibres macroéconomiques et de maintenir une capacité de décision nationale.



