Command Palette

Search for a command to run...

geopolitique

Mali : l'Ukraine et l'ombre des « jihadistes » au Sahel

Mali : l'Ukraine et l'ombre des « jihadistes » au Sahel
Partager

C’est une accusation aux contours troubles, longtemps demeurée dans les limbes du bruit médiatique mondial, qui refait surface avec fracas. La France serait toujours active au Mali. Non plus par la présence de ses troupes, officiellement expulsées en 2022 à la suite d’une dégradation historique des relations entre Paris et Bamako, mais par procuration, via l’entremise de l’Ukraine. Un tandem inattendu qui aurait, selon ces révélations, indirectement pris part aux attaques simultanées perpétrées le 25 avril dernier contre plusieurs localités maliennes par des groupes armés que tout oppose en apparence : les séparatistes touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) et leurs alliés de circonstance, les jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).

Cette charge explosive n’est pas portée par un obscur complotiste ni par une personnalité du pouvoir de Bamako, mais par l’un des observateurs les plus réputés de la mouvance jihadiste et du Moyen-Orient : Georges Malbrunot. Grand reporter au Figaro et à RTL, lui-même ancien otage en Irak en 2004, le journaliste a jeté un pavé dans la mare lors de son éditorial de vendredi matin, dont la teneur, précise et circonstanciée, tranche avec le silence prudent observé jusqu’ici par la plupart des rédactions françaises.

« La France, en effet, n’a pas de soldat au Mali où, depuis quinze jours, une alliance entre des djihadistes et des rebelles touaregs a conquis plusieurs villes et cherche à faire tomber une junte prorusse qui ne nous aime guère », a-t-il analysé au micro de RTL. Avant d’ajouter, citant une source sécuritaire française, que « d’autres militaires dans l’orbite de la France sont à l’œuvre. Il s’agit d’unités du renseignement militaire ukrainien, le GUR, qui opèrent en coordination avec les rebelles touaregs. Parmi ces unités, il y a quelques dizaines d’ex-légionnaires ukrainiens, des francophones. La France joue sur le vivier des nombreux militaires ukrainiens passés par notre Légion étrangère. »

Pour le reporter, la mécanique est aussi cynique que limpide. Elle relève d’un « partage d’intérêts » où chaque acteur trouve son compte. « Les rebelles indépendantistes touaregs veulent affaiblir le pouvoir à Bamako. Quant aux Ukrainiens et à nous autres Français, on veut faire mordre la poussière aux ex de la milice Wagner, renommée Africa Corps, qui ont tout fait pour nous faire partir d’Afrique », a-t-il expliqué. Une triangulation opérationnelle qui s’appuierait sur des relations anciennes entre les services de renseignement français et les rebelles touaregs au Sahel.

Selon Georges Malbrunot, cette stratégie n’est pas née de la dernière pluie. « Dès le début de l’année dernière, le service de renseignement ukrainien avait proposé aux autorités françaises un plan détaillé pour déloger les pouvoirs militaires de la région du Sahel et faire reculer leurs ennemis russes. Ces militaires qui, du Niger au Mali, avaient chassé, vous en souvenez, les unes après les autres la France de cette région minée par les djihadistes. » Paris, explique-t-il, avait alors refusé de donner suite pour des raisons sécuritaires : la France ne voulait pas apparaître, même de manière déguisée. Mais aujourd’hui, « le verrou semble levé », estime le journaliste, qui voit dans le « paravent ukrainien » un avantage tactique précieux : « Il nous permet de ne pas coopérer avec les djihadistes liés à Al-Qaïda, alors qu’en revanche nos liens avec les Touaregs qui cherchent l’indépendance de leur région sont bien connus. »

Hiérarchiser ses ennemis, la froide logique du terrain

Face au caractère détonnant de ces révélations, Georges Malbrunot ne fuit pas la contradiction. Il admet le malaise que suscite un tel montage. « C’est un jeu d’alliances surprenant, c’est vrai. On en est à voir des Ukrainiens qui aident des rebelles touaregs associés à des djihadistes qui sont nos ennemis. On est dans la froide réalité du terrain. » Et d’assumer : « Cela s’appelle hiérarchiser ses ennemis en vue de parvenir à un objectif commun. Encore une fois, affaiblir les Russes et leurs alliés au Sahel. »

La France, selon ses informations, limiterait son aide opérationnelle à un soutien technique via ses relais ukrainiens, principalement en matière de transmission. Un « jeu de billard à plusieurs bandes » que plusieurs capitales sahéliennes avaient déjà dénoncé l’an dernier, sans parvenir à en apporter la preuve formelle. Sur le terrain, cependant, ce front commun antirusse et antijunte semble porter ses fruits. « On l’a vu depuis quinze jours, et l’été dernier déjà les militaires maliens et leurs alliés russes avaient subi une défaite sévère dans le nord du Mali », souligne le reporter.

Interrogé sur ces allégations, le ministère des Armées à Paris s’est réfugié derrière une fin de non-recevoir soigneusement calibrée : « Si les militaires ukrainiens avaient quitté la Légion étrangère pour servir l’Ukraine de la manière qu’ils jugent utile, la France n’avait pas d’autres commentaires à faire. »

L’exécutif français semble toutefois mal à l’aise. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, interrogé sur le silence de la diplomatie hexagonale après les événements du 25 avril, s’est livré à un exercice d’esquive que d’aucuns qualifieront de chef-d’œuvre de langue de bois. « Dans ce contexte, effectivement, notre priorité est allée à la sécurité de nos ressortissants qui sont un peu plus de 4 000 sur place, auxquels nous avons adressé des recommandations », a-t-il déclaré.

Avant d’élargir prudemment le propos : « Notre préoccupation, et nous suivons de ce point de vue-là la situation et son évolution, elle va évidemment à la sécurité du peuple malien qui, comme vous l’avez dit, est un peuple ami. Plus généralement, vous le savez, et le président de la République aura l’occasion de le rappeler lundi et mardi prochain lors du sommet Africa Forward qu’il coprésidera avec le président du Kenya, notre relation avec nos partenaires africains a profondément évolué depuis neuf ans. Elle se fonde sur des approches qui sont respectueuses des intérêts mutuels, des souverainetés de chacun, et qui visent, par la mise en commun de nos richesses respectives, à renforcer nos souverainetés dans un esprit de respect. Et s’agissant plus particulièrement du Sahel, nous travaillons avec nos partenaires pour faire échec à la propagation de la menace terroriste. »

Le FLA, partenaire malgré l’alliance avec le GNIM ?

Car c’est bien là que le bât blesse : la nature des alliés de circonstance que Paris, via Kiev, serait amené à soutenir. Le Front de libération de l’Azawad, que de nombreux récits médiatiques internationaux s’efforcent de dépeindre comme un mouvement strictement indépendantiste, n’a pas hésité à faire alliance avec le GNIM lors de l’offensive du 25 avril. Un groupe, le GNIM, qui figure depuis octobre 2018 sur la liste des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies et que le département d’État américain a, la même année, désigné comme organisation terroriste étrangère. Voir un pays occidental soutenir, même indirectement, un partenaire de cette mouvance, est pour le moins troublant.

Pour Bamako, le doute n’est plus permis. Le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a porté des accusations directes jeudi dernier devant le corps diplomatique accrédité au Mali. « Dans leurs entreprises funestes, les groupes armés ont reçu le soutien de sponsors internes et externes qui fournissent des renseignements, des moyens logistiques et recrutent des terroristes ou en tout cas des mercenaires qui se font appeler terroristes », a-t-il martelé. Et de pointer du doigt sans ambages : « Certains de ces sponsors agissent d’ailleurs à visage découvert comme l’Ukraine, qui a publiquement revendiqué son appui logistique aux terroristes opérant au Sahel. D’autres continuent encore de garder la tête dans le sable. »

Pour le chef de la diplomatie malienne, l’enjeu dépasse les simples affrontements armés : « Il s’agit d’une guerre hybride, une guerre menée par procuration par certains États contre le Mali et contre les autres pays de la Confédération des États du Sahel. » Et d’ajouter que l’attaque d’une mosquée le 25 avril confirme que « le terrorisme au Sahel est politique. Il n’a rien d’idéologique ou de confessionnel. Il s’agit aussi d’une guerre informationnelle dans laquelle s’entremêlent la désinformation, la manipulation, l’apologie du terrorisme et même, nous allons plus loin, le blanchiment du terrorisme. »

Des liens reconnus par le porte-parole du FLA lui-même

Ces connexions entre l’Ukraine et les rebelles azawadiens ne relèvent pas de la seule propagande de Bamako. Elles ont été reconnues, avec une franchise presque désarmante, par le porte-parole du FLA lui-même. Mohamed El Maouloud Ramadane, invité en octobre dernier sur le plateau de TV5 Monde, répondait ainsi à une question sur les déclarations du renseignement militaire ukrainien selon lesquelles Kiev aurait fourni des « informations utiles » à son mouvement : « Vous savez, dans le désert et dans l’Azawad, entre les roches et les dunes de sable, je ne pense pas que les Azawadiens ont besoin de renseignements ou bien de quoi que ce soit. Donc c’est vrai que nous avons de bons contacts avec les Ukrainiens, tout comme avec la France, avec les États-Unis, avec presque tout le monde. Nous avons, de façon générale bien sûr, de bons contacts avec toute la communauté internationale. »

Un aveu qui fait écho aux déclarations d’Andriy Youssov, le porte-parole du HUR, le renseignement militaire ukrainien. Ce dernier avait affirmé en 2024 que les rebelles avaient reçu « les informations nécessaires pour mener à bien cette attaque contre les criminels de guerre russes », en référence aux combats meurtriers de Tin Zaouatine en juillet 2024. À cela s’ajoute l’attitude pour le moins cavalière de l’ambassadeur ukrainien au Sénégal, Yuriy Pyvovarov, qui avait partagé sur les réseaux sociaux une vidéo de soutien aux rebelles de l’Azawad – une initiative qui lui avait valu d’être convoqué par les autorités sénégalaises. Officiellement, Kiev a toujours rejeté ces accusations, mais les indices s’accumulent.

Abdoulaye Diop, lui, ne nourrit plus aucun doute sur l’existence d’une « grande alliance entre terroristes et États étrangers pour remplacer le pouvoir d’Assimi Goïta, remplacer le leadership pour pouvoir amener des personnalités qui sont certainement à la solde de puissances qui ne cherchent qu’à briser la dynamique de refondation de notre pays. » Avant de lancer, solennel : « Nous n’allons pas accepter une subjugation pour nous soumettre aux diktats d’États de la région ou d’États plus éloignés qui estiment qu’il leur appartient de désigner qui doit diriger notre pays, quelle décision nous devons prendre. Cette décision appartient aux Maliens. »

Tempête dans la sphère médiatique française

Si les accusations maliennes sont anciennes, leur relais par une signature aussi respectée que celle de Georges Malbrunot a provoqué une onde de choc dans le paysage médiatique français. Car ce n’est pas tant l’exactitude factuelle des propos avancés qui est aujourd’hui contestée par ses pairs que leur caractère jugé inopportun. Le débat se déplace ainsi de la véracité des faits vers leur utilité politique.

Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste reconnu des mouvements djihadistes, a ainsi sèchement contredit les allégations de Malbrunot dans un message publié sur X. « En 2024, j’ai dévoilé la nature de l’aide ukrainienne au FLA. Elle ne s’est pas renouvelée. Non, la France n’aide pas le FLA ni le GNIM. Non, d’anciens légionnaires ne sont pas au Mali. Oui, les gens de ces contrées ne sont pas des marionnettes mais des acteurs de leur destin », a-t-il écrit.

Aujourd’hui, le même scénario semble se rejouer, opposant le devoir d’informer aux intérêts supposés de la raison d’État. La problématique de fond est ainsi posée, brûlante : le journalisme en uniforme est-il encore du journalisme ? La raison d’État peut-elle justifier l’autocensure ? Alors que les accusations fusent de toutes parts, les opinions publiques africaines et françaises méritent de connaître la vérité, toute la vérité. Qu’elle soit gênante à Paris ou à Bamako.