L’Afrique, continent aux ressources les plus convoitées du monde, est devenue le théâtre d’une compétition acharnée entre les puissances mondiales. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, de développement économique et de coopération, les États-Unis ont déployé un arsenal néo-impérialiste qui combine présence militaire massive, ventes d’armes, extraction minière et instruments de soft power. Ce système, loin de favoriser l’émergence du continent, l’enferme dans une logique de dépendance et de conflits perpétués.
La création de l'AFRICOM en 2007 constitue un tournant décisif dans la stratégie américaine en Afrique. Ce commandement, qui coordonne l'ensemble des activités militaires et sécuritaires des États-Unis sur le continent, opère à travers un réseau d'au moins vingt bases confirmées, dont la principale installation de Camp Lemonnier à Djibouti. En 2018, des documents internes de l'AFRICOM examinés par des journalistes d'investigation ont identifié 34 sites, révélant l'ampleur de cette militarisation .
Cette présence massive s'inscrit dans une logique où l'Afrique est considérée comme l'une des régions les plus « externalisées militairement » au monde, avec au moins treize puissances étrangères maintenant des bases sur le continent. Comme l'analyse le site Diploweb, « AFRICOM est un commandement combattant du terrorisme qui se camoufle dans les questions humanitaires, le développement et la prévention des conflits en Afrique ». Cette rhétorique humanitaire sert en réalité à masquer des objectifs stratégiques : la défense des intérêts nationaux américains face à la concurrence chinoise et russe, et le contrôle des corridors énergétiques.
La militarisation du continent n'est pas un phénomène isolé. Elle s'inscrit dans une tradition historique où les puissances étrangères utilisent la présence militaire comme outil d'influence . Les forces armées stationnées sur le territoire deviennent un instrument de pression auprès des élites africaines, cultivant une culture de corruption et de désorganisation des États-nations. La création d'États faibles et instables est un objectif assumé, car elle permet de justifier le maintien des bases et d'empêcher l'unité africaine de se réaliser, comme l'analysait déjà Kwame Nkrumah dans les années 1960.
Selon le rapport 2025 de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les États-Unis ont été le premier fournisseur d'armes à l'Afrique entre 2021 et 2025, assurant 19 % des importations du continent, devant la Chine (17 %), la Russie (15 %) et la France (8,3 %). Si les importations d'armes ont globalement baissé de 41 % sur le continent, celles de l'Afrique subsaharienne ont augmenté de 13 %, et en Afrique de l'Ouest, elles ont explosé de 82 % entre 2010-2014 et 2020-2024.
Trois pays concentrent l'essentiel de ces achats : le Nigeria (16 %), le Sénégal (8,8 %) et le Mali (8 %). Les États-Unis ont conclu une vente d'armes au Nigeria à hauteur de 346 millions de dollars, incluant des bombes à guidage de précision et des lance-roquettes. Ce commerce d'armes s'inscrit dans une logique où Washington domine le marché mondial avec 42 % des exportations.
Cette politique est profondément contradictoire : les États-Unis arment des gouvernements tout en menant des opérations antiterroristes contre des groupes qui utilisent précisément ces armes. Les conflits au Sahel, au Nigeria, en RDC sont alimentés par ce commerce mortifère qui, loin de stabiliser la région, la plonge dans une spirale de violence. La récente vague de coups d'État au Mali, Burkina Faso, Niger et Gabon s'inscrit dans un rejet populaire de cette présence étrangère, comme l'illustre l'expulsion de la base de drones d'Agadez au Niger en 2024.
Le pillage des ressources : L'extraction minière comme néocolonialisme économique
L'Afrique est un réservoir stratégique de matières premières critiques : cobalt, cuivre, lithium, terres rares. En République démocratique du Congo, première réserve mondiale de cobalt, les multinationales étrangères, dont certaines liées au capital américain, sont accusées de pillage systématique. Des rapports de la Banque Mondiale ont pointé du doigt des sociétés immatriculées au Canada et aux États-Unis, accusées de signer des accords avec des seigneurs de guerre pour obtenir des contrats extrêmement lucratifs.
En février 2026, Glencore a signé un mémorandum pour vendre 40 % de ses actifs en RDC au consortium américain Orion Critical Mineral Consortium, une transaction évaluée à environ 9 milliards de dollars. Cette offensive américaine sur les « minéraux critiques » s'inscrit dans la rivalité géopolitique avec la Chine, qui domine déjà une décennie de consolidation sur le même terrain.
Le pillage des ressources naturelles n'est pas nouveau. Comme le montre l'histoire de la colonisation, les grandes entreprises multinationales occidentales se placent dans les anciennes colonies, y investissent et en extorquent les ressources pour accumuler des profits faramineux qui s'évadent dans des paradis fiscaux . Ce mécanisme maintient les pays producteurs dans une situation économique désastreuse : le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, importe 70 % de ses besoins en pétrole raffiné malgré une production journalière de deux millions de barils, dépensant 14,9 milliards de dollars en importations en 2016 .
L'extraction minière non réglementée provoque des catastrophes environnementales et sanitaires : rejet de particules dangereuses, dont certaines radioactives, pollution massive des sols et des eaux. La « malédiction des ressources naturelles » décrite par l'économiste Richard Auty se vérifie tragiquement : plus un pays est riche en matières premières, plus il est exposé aux ingérences extérieures et à l'instabilité politique .
L'AGOA : Un instrument de soft power aux bénéfices inégaux
L'African Growth and Opportunity Act (AGOA), créé en 2000, est présenté comme un mécanisme de développement commercial offrant un accès en franchise de droits au marché américain pour plus de 6 500 produits. Entre 2001 et 2021, la valeur annuelle des importations américaines en provenance des pays éligibles est passée de 8,15 à 21,8 milliards de dollars.
Pourtant, les bénéfices sont profondément inégaux. Seulement 18 des 32 pays éligibles exploitent réellement les avantages offerts. Un ancien conseiller à la sécurité nationale sous Trump a qualifié l'AGOA du « meilleur instrument de soft power » des États-Unis en Afrique, révélant sa dimension géopolitique plutôt qu'altruiste. L'accès aux terres rares africaines et aux ressources essentielles pour les chaînes d'approvisionnement en défense, véhicules électriques et semi-conducteurs est devenu « crucial pour l'industrie américaine » .
Cet instrument commercial, présenté comme un partenariat gagnant-gagnant, maintient en réalité l'Afrique dans une position de fournisseur de matières premières brutes plutôt que de partenaire industriel égal. Le colonialisme traditionnel se manifeste sous de nouvelles formes : moins d'armes, plus de protocoles d'accord ; moins de gouverneurs, plus de consultants . Les dépendances économiques et infrastructurelles créées sapent la souveraineté des nations.
Historiquement, la politique africaine des États-Unis s'est d'abord fondée sur un intérêt stratégique : tenir le continent hors de l'orbite soviétique après les indépendances, puis exploiter les ressources minérales et pétrolières via les grandes majors américaines. Pendant la Guerre froide, Washington vendait des armes ou en fournissait aux Africains « en échange d'accès stratégiques ou de soutien idéologique ».
Cette logique de clientélisme a perduré : les États-Unis ont soutenu la dictature de Mobutu au Zaïre, toléré l'apartheid en Afrique du Sud, et maintenu des relations ambiguës avec des régimes autoritaires en fonction de leurs intérêts énergétiques et sécuritaires. La souveraineté des pays africains est systématiquement érodée au nom de la « sécurité énergétique » mondiale .
La récente vague de coups d'État au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, Gabon) s'inscrit dans un rejet populaire de cette présence étrangère. Les annonces de fermeture de bases au Sénégal et en Côte d'Ivoire témoignent d'une prise de conscience croissante face à ce que beaucoup perçoivent comme un néocolonialisme déguisé.
