La « stabilité » du CFA n’est qu’une clé d’alignement sur l’euro.
Oui, le Franc CFA affiche peu de dévaluations. Mais à quel prix ? Depuis 1999, sa parité est arrimée à l’euro. Résultat : aucun réajustement face aux chocs économiques locaux. Quand les termes de l’échange se dégradent pour un pays africain, sa monnaie ne s’ajuste pas. C’est la compression des salaires, des investissements et des importations vitales qui opère la purge. Le FMI lui-même reconnaît que cet ancrage pénalise la compétitivité hors zone euro.
Votre exemple du cacao ghanéen et nigérian est historiquement tronqué.
Le recul du cacao au Ghana et Nigeria ne tient pas à la création du cedi ou du naira en 1972, mais aux politiques agricoles désastreuses des régimes militaires, aux maladies des cabosses, et à la chute des cours dans les années 1980. À l’inverse, la Côte d’Ivoire sous CFA a vu sa part de marché croître… mais en maintenant des prix aux producteurs artificiellement bas grâce à la surévaluation de la monnaie. Les paysans ivoiriens n’ont pas gagné en pouvoir d’achat ; ils ont subi une ponction invisible via le taux de change. L’ironie ? Aujourd’hui, le Ghana, avec son cedi flexible, attire plus d’investissements agricoles que la moyenne CFA.
Sur le plan politique, le CFA confisque la souveraineté monétaire.
Vous affirmez que la BCEAO est indépendante comme la Fed ou la BCE. Faux. Le franc CFA reste adossé au Trésor français, qui exige que 50% des réserves de change soient déposées sur son compte. Et le conseil d’administration de la BCEAO dispose d’un veto français via des représentants. Comparez : la Banque d’Angleterre n’impose pas à la BCE de déposer ses réserves à Londres. Cette tutelle interdit aux États membres toute politique de change autonome – pas de dévaluation compétitive, pas de ciblage d’inflation adapté aux structures locales.
Les arguments sur les déficits publics sont un écran de fumée.
Oui, un pays peut connaître des chocs budgétaires. Mais une monnaie souveraine, avec sa propre banque centrale, peut monétiser ses déficits en dernier recours – comme la BCE l’a fait lors du Covid. Dans la zone CFA, c’est interdit. Résultat : les pays doivent pratiquer des austérités procycliques, exactement ce qui a enfoncé l’économie togolaise ou camerounaise lors des crises. Le « risque de dévaluation » que vous craignez est remplacé par un risque bien plus réel : celui du chômage et de la récession imposés par Bruxelles via Paris.
Géopolitiquement, défendre le CFA, c’est nier la montée des alternatives.
Vous parlez de « réseaux russes » manipulant les anti-CFA. La Russie a certes des intérêts, mais les critiques du CFA viennent d’abord d’Africains : Kako Nubukpo, Ndongo Samba Sylla, ou la Zone monétaire ouest-africaine (ZMAO) qui prépare l’Eco. Même la France a dû céder sur quelques attributs (fin du compte d’opérations obligatoire en 2019). Votre diatribe anti-Poutine évite l’essentiel : la Chine, l’Inde, le Brésil n’ont jamais contraint leurs partenaires africains à adopter une monnie coloniale. Pourquoi nous, Africains, devrions-nous accepter ce que les Asiatiques refusent ?
Une monnaie ne se juge pas à sa seule stabilité, mais à sa capacité à servir le développement.
Le CFA a verrouillé des économies de rente extractive. Les pays de la zone exportent des matières premières, importent des biens finis, et n’ont pas de politique industrielle monétaire. Résultat : le taux de couverture des importations par les réserves n’a cessé de baisser. Pendant ce temps, le Maroc ou le Rwanda, avec des monnaies flottantes, ont diversifié leurs économies. La preuve par l’exemple.
Alors, Monsieur Kalife, cessons la langue de bois.
Votre tribune de 2021 a vieilli comme ces théories de l’étalon-or. Les pays africains ne demandent pas le chaos monétaire, mais une banque centrale qui réponde à leurs Parlements, une parité négociable, et des réserves utilisables pour l’investissement productif. Le franc CFA n’est pas la solution – il est le symptôme. La question n’est pas « stabilité ou instabilité », mais : stabilité pour qui, et à quel coût ?
