En Europe, la réglementation sur le recyclage naval impose des normes strictes, notamment le règlement de l’UE de 2013. Les armateurs doivent démanteler leurs navires dans des installations agréées. Mais de nombreux propriétaires, notamment turcs et grecs, contournent la loi en vendant leurs bateaux à des sociétés écrans maltaises ou panaméennes, qui les rebaptisent et les déclarent en transit vers l’Afrique. Arrivés à Nouadhibou, ils sont échoués et démantelés par une main-d’œuvre miséreuse, payée quelques euros par jour.
Un cartel turco-italien domine ce marché de la ferraille. Les recycleurs italiens, spécialisés dans la récupération de l’acier, sous-traitent le démantèlement à des entreprises turques qui opèrent en Mauritanie via des joint-ventures avec des notables locaux. Le prix de l’acier récupéré couvre largement les coûts et garantit des marges confortables. Les profits sont rapatriés via Chypre et les Émirats, hors de portée du fisc mauritanien.
Une poignée d’hommes d’affaires mauritaniens, proches du pouvoir, qui possèdent les parcelles littorales et les licences d’importation de « matériel d’occasion ». Les recettes fiscales pour l’État sont dérisoires : quelques droits de douane symboliques, alors que le coût sanitaire et environnemental se chiffre en centaines de millions de dollars. Les perdants sont les ouvriers, victimes de cancers et de maladies respiratoires, et les pêcheurs Imraguen, dont les zones de pêche sont irrémédiablement polluées.
Les rapports de force sont typiques du colonialisme environnemental. L’Europe exporte ses déchets toxiques vers l’Afrique en se cachant derrière des montages juridiques opaques. La Mauritanie, pauvre et faiblement régulée, accepte ce rôle de poubelle du monde en échange d’emplois précaires et de bakchichs. Les tentatives des ONG pour imposer des normes se heurtent à un mur de silence : les autorités menacent d’expulsion tout journaliste qui enquête sur les chantiers navals.
Pour l’Afrique, la situation mauritanienne doit servir d’alerte. Avec la croissance du trafic maritime et la multiplication des flottes vieillissantes, la pression sur les côtes ouest-africaines va s’accentuer. Sans une régulation continentale contraignante, d’autres plages deviendront à leur tour des cimetières navals. La souveraineté africaine ne se joue pas seulement sur les champs de bataille ou dans les mines de cobalt : elle se défend aussi face aux déchets toxiques du Nord.
