Le Sénégal assiste depuis quelques années à un phénomène devenu presque banal : les élites diplômées désertent progressivement l’économie productive pour investir la politique comme carrière principale. Ce glissement touche désormais toutes les sensibilités. Anta Babacar Ngom, héritière d’un puissant groupe privé, aurait pu consacrer son énergie à bâtir un champion industriel régional capable d’exporter massivement vers l’Afrique de l’Ouest. Pape Djibril Fall, journaliste brillant et excellent communicant, aurait pu structurer un véritable groupe médiatique panafricain indépendant. Plusieurs figures issues de Pastef disposaient de profils techniques, administratifs ou intellectuels capables d’alimenter l’économie réelle. Thierno Bocoum, Barthélémy Dias ou Thierno Alassane Sall possèdent également l’expérience, les réseaux et la visibilité nécessaires pour impulser des projets économiques structurants.
Pourtant, presque tous ont choisi la même destination : l’arène politique.
Le problème n’est pas l’engagement public. Une démocratie a besoin d’opposition, de débats et de dirigeants compétents. Le problème apparaît lorsque toute une génération commence à considérer la politique comme le chemin le plus rapide vers le prestige, l’influence, le confort matériel et la centralité sociale.
Car au fond, que révèle cette ruée vers la politique ?
Une vérité brutale : au Sénégal, beaucoup de diplômés ne croient plus eux-mêmes à l’économie réelle.
Créer une industrie prend vingt ans. Construire une chaîne logistique agricole exige des capitaux, des risques, des compétences techniques et une endurance administrative presque suicidaire. Développer un écosystème technologique nécessite des infrastructures, de la recherche et une stabilité réglementaire. À l’inverse, la politique offre une rentabilité symbolique immédiate : visibilité, influence, réseaux, accès aux ressources publiques et notoriété nationale.
Le calcul devient alors simple. Pourquoi bâtir une usine quand un micro, quelques slogans et une présence numérique suffisent à devenir une figure nationale ?
Le drame sénégalais commence ici.
Une partie des élites les plus visibles ne cherche plus à produire ; elle cherche à administrer, commenter, dénoncer ou conquérir le pouvoir. La politique devient moins un outil de transformation qu’un marché du positionnement personnel.
Le phénomène dépasse largement les individus cités. Il révèle une mutation culturelle profonde. Toute une génération grandit désormais avec l’idée que la réussite passe davantage par la conquête de l’espace politique que par la création de valeur économique. Le jeune brillant ne rêve plus de devenir industriel, ingénieur agricole ou bâtisseur d’infrastructures. Il rêve de devenir chroniqueur politique, député, opposant viral ou ministre.
La conséquence est redoutable : le pays produit davantage de discours que de capacités productives.
Pendant que les élites débattent en permanence de pouvoir, d’alliances, de coalitions et de stratégies électorales, les importations explosent, les terres agricoles restent sous-exploitées, le tissu industriel demeure fragile et le chômage des jeunes continue de miner le pays. Selon la Banque mondiale, le Sénégal reste fortement dépendant des importations alimentaires et manufacturières, malgré un potentiel agricole considérable. La transformation locale demeure limitée et l’économie informelle absorbe encore une grande partie de l’emploi.
Or aucune nation ne se développe durablement avec des conférences politiques permanentes et une économie secondaire.
Le paradoxe devient même parfois grotesque. Certains dénoncent le système tout en cherchant obsessionnellement à y entrer. D’autres parlent souveraineté économique alors qu’ils n’ont jamais dirigé une entreprise exportatrice, modernisé une filière industrielle ou développé un champion technologique local. Le vocabulaire révolutionnaire remplace progressivement la culture du résultat.
Le plus inquiétant réside dans l’effet d’imitation.
Lorsqu’une jeunesse entière voit que la célébrité nationale passe plus rapidement par la politique que par l’innovation, l’investissement ou la production, elle adapte naturellement ses ambitions. Les réseaux sociaux aggravent encore cette dérive. Le buzz politique rapporte davantage de capital symbolique qu’un brevet industriel. Une sortie médiatique peut donner plus de visibilité qu’une réussite entrepreneuriale concrète.
Le Sénégal risque alors de fabriquer une génération fascinée par le commentaire du pouvoir plutôt que par la création de richesse.
Même l’entrepreneuriat commence parfois à devenir un simple tremplin politique. On crée une image publique, on construit une communauté, puis on transforme cette notoriété en capital électoral. L’entreprise cesse d’être une finalité économique ; elle devient une antichambre de carrière politique.
Les meilleurs cerveaux se concentrent dans la communication politique, les stratégies partisanes, les débats idéologiques et les batailles de positionnement, pendant que les secteurs stratégiques manquent de leadership technique durable. Qui veut encore passer quinze ans à développer une industrie de transformation agricole lorsque la politique offre une ascension beaucoup plus rapide ?
Le plus ironique est que beaucoup prétendent combattre un système dont ils reproduisent finalement les mécanismes fondamentaux : culte de la personnalité, centralité du pouvoir, hyperpolitisation de la société et dépendance à l’État.
Or un pays ne devient pas puissant parce que ses politiciens parlent bien. Il devient puissant lorsque ses entrepreneurs produisent, lorsque ses ingénieurs innovent, lorsque ses agronomes modernisent les campagnes et lorsque ses industriels exportent massivement.
La Corée du Sud n’a pas émergé grâce aux plateaux télévisés. La Chine n’a pas construit sa puissance avec des opposants viraux. L’Inde technologique n’est pas née des slogans. Toutes ces trajectoires reposent sur une obsession : produire davantage que parler.
Chaque crise devient un spectacle politique national. Chaque ambition personnelle se transforme en mouvement citoyen. Chaque figure médiatique finit aspirée par le débat électoral. Pendant ce temps, les défis structurels demeurent : énergie coûteuse, industrialisation limitée, dépendance alimentaire, faible productivité agricole et chômage massif des jeunes diplômés.
Le pays n’a pourtant pas besoin d’une inflation de leaders politiques supplémentaires. Il a besoin de bâtisseurs économiques capables de transformer durablement sa base productive.
L’histoire retiendra peut-être ceci : une génération entière disposait des compétences, des diplômes, des réseaux internationaux et de l’énergie nécessaires pour transformer l’économie sénégalaise. Une partie significative a préféré la politique, parce qu’elle offrait des récompenses plus rapides et une reconnaissance plus immédiate.
Le raccourci est séduisant. Il est aussi dangereux. Car un pays où tout le monde veut gouverner finit souvent par manquer de gens capables de construire.
