La question centrale est simple : qui contrôle réellement les terminaux stratégiques de la Corne de l’Afrique ? À première vue, les concessions sont détenues par des entités locales enregistrées à Hargeisa ou à Mogadiscio. Mais en remontant les chaînes de propriété, on découvre un enchevêtrement de holdings basées à Maurice et aux Émirats arabes unis, dont les bénéficiaires effectifs sont d’anciens agents du NISS reconvertis en « hommes d’affaires ». L’un d’eux, un colonel à la retraite, possède ainsi 40 % d’une compagnie de manutention portuaire qui opère sous pavillon somalilandais, grâce à un financement de la Commercial Bank of Ethiopia, elle-même sous contrôle de l’État fédéral.
Qui finance ? Des transferts de fonds déguisés en « aide humanitaire » et en « soutien à la paix » ont été détournés vers une filière offshore. Des relevés bancaires consultés par notre équipe montrent que plusieurs millions de dollars sont passés par une fondation éthiopienne dédiée à la lutte contre la sécheresse, avant d’être réinvestis dans des parts de sociétés portuaires. Le montage bénéficie d’une opacité garantie par la double domiciliation : les autorités somalilandaises, en quête de reconnaissance internationale, ferment les yeux ; les autorités fédérales somaliennes, trop faibles pour contrôler leur territoire maritime, ne peuvent que constater l’emprise étrangère.
Les rapports de force qui se cachent derrière ces manœuvres sont d’ordre géopolitique. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée, fait de l’accès à la mer une obsession nationale. Le barrage de la Renaissance sur le Nil a accentué son besoin de diversification des routes commerciales, pour réduire sa dépendance vis-à-vis de Djibouti. En pénétrant les ports somaliens, Addis-Abeba sécurise un corridor d’exportation et d’importation vital, tout en affaiblissant la Somalie officielle, avec laquelle les relations sont exécrables. En sous-main, les Émirats arabes unis, présents à Berbera via DP World, observent cette infiltration avec bienveillance, y voyant un contrepoids à l’influence turque à Mogadiscio.
Pour le continent africain, les implications sont multiples. D’abord, cette méthode préfigure un nouveau type de guerre économique où les services de renseignement se muent en investisseurs, brouillant les frontières entre sécurité nationale et commerce. Ensuite, elle consolide la fragmentation de la Somalie, minant toute perspective de reconstruction d’un État central fort. Les gagnants immédiats sont les élites locales qui monnayent leur souveraineté, et les perdants, les populations somaliennes qui ne voient jamais la couleur des revenus portuaires.
L’évolution probable de ce rapport de force dépendra de la réaction de la communauté internationale, pour l’instant silencieuse. Si l’opération « Cèdre du Nil » réussit sans encombre, elle créera un précédent dangereux : celui d’une conquête territoriale par l’argent, les prête-noms et les écoutes. Une nouvelle grammaire de la prédation africaine, où les ports deviennent des enclaves souveraines de puissances étrangères.
