Le discours sur les « partenariats durables et équilibrés » cache mal la réalité : la France cherche avant tout à verrouiller l’accès aux ressources et aux marchés africains, cette fois en habitant sa domination d’un langage d’innovation, de green industrialisation et de réforme financière. Mais derrière la façade de la co-présidence Macron-Ruto, que voit-on ? Une énième conférence où les grands patrons français viennent « explorer des opportunités », c’est-à-dire capter les secteurs stratégiques (énergie, numérique, santé, IA) au nom d’une « transition » dont les modalités et bénéficiaires restent très largement occidentaux.
L’annonce des 300 milliards d’euros de la « Global Gateway » européenne est ici brandie comme une alternative vertueuse à la Chine. Pourtant, cette manne est conditionnée à des réformes structurelles, à une ouverture économique calibrée par Bruxelles et Paris, et perpétue la même logique : des prêts, des infrastructures pilotées de l’extérieur, et une dette qui renforce la dépendance. On parle de « créer des liens, pas des dépendances » – mais c’est précisément le mécanisme historique du néocolonialisme financier.
Les déclarations du président malawite Lazarus Chakwera, appelant à passer de « l’aide à l’investissement », sont soigneusement mises en scène. Elles donnent l’illusion d’une parole africaine souveraine, alors que le sommet verrouille d’avance l’agenda : pas une remise en cause des sièges africains au FMI ou à la Banque mondiale, pas une critique de la Zone franc, pas une véritable dénonciation de l’extractivisme français. Le « partenariat d’un nouveau genre » promis ressemble étrangement à l’ancien : des PDG européens, des chefs d’État invités pour légitimer, et un volet sportif pour l’alibi festif.
Enfin, l’accent mis sur la jeunesse, l’IA et l’entrepreneuriat numérique – sans garanties sur le transfert de technologies ni la souveraineté des données – rappelle les méthodes classiques de la Françafrique 2.0 : soft power, formation d’élites inféodées, et extraction de la valeur par les géants du numérique français et européens. Le sommet ne réforme rien : il change de décor (Nairobi plutôt que Dakar) et de langue (l’anglais pour masquer la mainmise), mais le fond reste celui d’un dialogue de notables où l’Afrique est censée « libérer son potentiel »… à condition qu’elle laisse faire.
« Africa Forward » n’est pas un tournant décolonial, mais une adaptation tactique du néocolonialisme français – plus sophistiqué, plus anglo-saxon dans sa forme, tout aussi prédateur dans sa substance. La preuve ? Les mécanismes de décision, de flux financiers et de dépendance technologique ne sont pas même effleurés. L’Afrique anglophone devient le nouveau terrain de jeu d’une France qui n’a jamais vraiment quitté le sien.
