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L’informalité, cette économie qui gouverne l’économie sénégalaise

L’informalité, cette économie qui gouverne l’économie sénégalaise
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Le véritable visage de l’économie sénégalaise ne se trouve ni dans les tours administratives de Dakar ni dans les indicateurs de croissance publiés par les institutions internationales. Il se trouve dans les marchés, les ateliers, les petits commerces, les activités familiales et les milliers d’initiatives individuelles qui composent l’immense secteur informel. Cette réalité constitue à la fois la principale force de résilience du pays et l’un de ses plus grands obstacles au développement.

Pendant longtemps, l’informalité a été présentée comme une étape transitoire du développement. L’idée dominante voulait qu’à mesure que l’économie progresse, les entreprises se structurent, les emplois se formalisent et les recettes fiscales augmentent. Pourtant, l’expérience sénégalaise comme celle d’une grande partie de l’Afrique subsaharienne raconte une histoire différente. L’informalité n’est plus un phénomène marginal. Elle est devenue le cœur même du système économique.

Les chiffres disponibles illustrent l’ampleur du phénomène. Selon les données mobilisées dans les analyses économiques récentes, 97% des entreprises hors agriculture évoluent dans l’informel. Cette proportion atteint même 94,1% chez les femmes entrepreneures. Loin d’être une anomalie statistique, cette situation révèle un mode d’organisation économique profondément enraciné.

Le paradoxe est que cette économie informelle accomplit ce que l’économie formelle peine souvent à réaliser. Elle crée des activités, absorbe les chocs sociaux et offre des revenus à des millions de personnes qui seraient autrement exclues du marché du travail. Dans un pays où la pression démographique demeure forte et où les créations d’emplois salariés restent limitées, l’informalité agit comme un amortisseur social.

Cette fonction de stabilisation explique en partie sa persistance. La Banque mondiale souligne que les emplois salariés ne représentent que 24% de l’ensemble des emplois en Afrique subsaharienne.  La majorité des travailleurs exercent donc dans des activités indépendantes ou familiales. Plus révélateur encore, 73% des emplois sont concentrés dans des unités indépendantes ou familiales, ce qui limite fortement les gains de productivité et la création d’emplois formels à grande échelle.

Cette situation produit toutefois un coût économique considérable. Lorsqu’une entreprise demeure informelle, elle accède difficilement au crédit bancaire, investit peu dans les équipements, reste exclue des marchés publics et peine à se développer. L’économie se retrouve alors enfermée dans une logique de survie plutôt que dans une logique d’accumulation productive.

Cette faiblesse apparaît clairement dans le diagnostic de la Banque mondiale. Le rapport Africa’s Pulse 2025 estime que le modèle actuel de croissance ne génère pas suffisamment d’emplois salariés et souligne qu’une hausse de 1 point de pourcentage du PIB ne se traduit que par une augmentation de 0,04 point de l’emploi salarié.  Autrement dit, la croissance économique progresse plus vite que la transformation structurelle du tissu productif.

Le problème devient particulièrement visible lorsqu’on observe les finances publiques. Une économie dominée par l’informalité limite naturellement la capacité de l’État à mobiliser les recettes fiscales nécessaires pour financer les infrastructures, l’éducation ou la santé. Cette réalité prend une importance particulière dans un contexte où le Sénégal cherche à restaurer ses équilibres budgétaires et à renforcer sa crédibilité financière.

L’informalité influence également la question du financement. Les banques prêtent peu à des entreprises dont les revenus sont difficiles à tracer et dont les garanties demeurent limitées. Les entreprises restent alors de petite taille, ce qui réduit leur capacité à créer des emplois. Cette situation nourrit un cercle économique dont il est difficile de sortir : faible formalisation, faible financement, faible productivité, faible création d’emplois.

Pourtant, considérer l’informalité uniquement comme un problème serait une erreur. Elle représente également une formidable réserve d’énergie entrepreneuriale. Les millions d’acteurs qui composent ce secteur démontrent quotidiennement une capacité d’adaptation et d’innovation souvent sous-estimée. La véritable question n’est donc pas de faire disparaître l’informalité, mais de construire des passerelles crédibles vers la formalisation.

C’est précisément là que se joue l’avenir économique du Sénégal. Le défi consiste à créer un environnement où les entrepreneurs perçoivent un avantage concret à rejoindre l’économie formelle. Cela suppose un accès plus simple au crédit, une fiscalité adaptée à la taille des entreprises, des procédures administratives allégées et une protection juridique renforcée.

La Banque mondiale estime d’ailleurs que la création d’emplois à grande échelle dépendra de la capacité des pays africains à réduire les coûts liés à l’environnement des affaires et à permettre l’émergence d’entreprises capables de grandir et d’investir.

L’avenir économique du Sénégal dépendra donc moins de la disparition de l’informalité que de sa transformation progressive. Car le véritable enjeu n’est pas de remplacer une économie par une autre. Il est de permettre à cette immense énergie entrepreneuriale de devenir un moteur de productivité, d’investissement et de prospérité durable. Dans cette bataille, l’informalité n’est pas seulement le problème. Elle constitue aussi une partie essentielle de la solution.