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Hélium tanzanien : la guerre souterraine du gaz rare. Comment une société-écran chypriote siphonne la réserve stratégique pour un conglomérat aérospatial russe

Hélium tanzanien : la guerre souterraine du gaz rare. Comment une société-écran chypriote siphonne la réserve stratégique pour un conglomérat aérospatial russe
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L’hélium est un gaz rare, indispensable au refroidissement des IRM, à la fabrication de puces électroniques et aux lanceurs spatiaux. Le lac Natron, en Tanzanie, recèlerait l’une des plus grandes réserves inexploitées au monde.

En 2020, le gouvernement a octroyé une licence d’exploration exclusive à une société chypriote dénommée Helium Ventures Ltd. Officiellement, il s’agissait d’attirer un investisseur européen. Mais les documents que nous avons analysés montrent que Helium Ventures n’est qu’une coquille, contrôlée en réalité par un trust basé à Moscou, lié à un conglomérat aérospatial russe frappé par les sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine.

Le ministère tanzanien de l’Énergie. Dans les faits, un réseau d’intermédiaires tanzano-russes a confisqué la chaîne de décision. Un ancien ministre, reconverti en lobbyiste, a négocié des clauses extraordinairement favorables à l’opérateur : exemption de redevances pendant dix ans, liberté d’exportation sans obligation de transformation locale, et surtout, un droit exclusif d’accès à l’ensemble des analyses géologiques financées par l’État. Résultat : la Tanzanie ne perçoit quasiment rien de l’extraction d’une ressource non renouvelable vendue à prix d’or sur le marché mondial.

Les capitaux initiaux proviennent d’une banque russe sous sanctions, la Gazprombank, via un prêt-relais accordé à Helium Ventures par une filiale à Chypre. Les sommes transitent par des comptes à Limassol avant d’être injectées dans la filiale tanzanienne sous forme d’apports en capital. Ainsi, l’argent russe pénètre le secteur extractif africain par la porte chypriote, contournant à la fois les sanctions et les dispositifs de lutte contre le blanchiment.

Les rapports de force sont géopolitiques et industriels. L’hélium tanzanien est destiné à Moscou pour alimenter son programme spatial, en remplacement des approvisionnements coupés par les sanctions. Le Kremlin sécurise une matière première stratégique, tandis que la Tanzanie se retrouve complice involontaire d’une violation des régimes restrictifs. Les gagnants sont le complexe militaro-industriel russe et les intermédiaires chypriotes. Les perdants sont le peuple tanzanien, privé de revenus miniers, et l’industrie technologique africaine, qui ne verra jamais cet hélium servir à des applications locales.

Pour le continent, l’affaire illustre une fois de plus le piège de la « malédiction des matières premières » appliquée aux gaz industriels. L’extraction de l’hélium demande des technologies et des capitaux que peu de pays africains possèdent, ce qui les rend dépendants de partenaires extérieurs opaques. La Tanzanie, en quête d’investissements rapides, a sacrifié sa souveraineté sur une ressource d’avenir.

L’évolution probable de ce rapport de force dépendra de la capacité de l’Union africaine et des Nations unies à tracer l’origine des gaz rares et à imposer des normes de transparence. Sans cela, d’autres pays du rift est-africain, comme le Kenya ou l’Ouganda, pourraient être aspirés dans cette guerre souterraine des gaz, transformant la région en une nouvelle poudrière de la prédation stratégique.