Il faut relire la litanie des humiliations. Breel Embolo, l’avant-centre de la Suisse, reste scotché à Berne, empêtré dans un « examen complémentaire » de son dossier Esta. Motif ? Une condamnation vieille de huit ans pour des menaces proférées lors d’une altercation à Bâle. Huit ans. L’Amérique vertueuse, celle qui gracie les milliardaires et blanchit les putschistes, se découvre soudain une mémoire d’éléphant pour un footballeur. Pendant ce temps, la délégation marocaine a embarqué pour l’autre rive de l’Atlantique avec le fauteuil de Zakaria El Ouahdi désespérément vide. Un vingt-septième joueur, Ali Maâmar, suit l’équipe comme une ombre au cas où le titulaire ne verrait jamais le sol américain. Voilà le sport-roi réduit à un jeu de chaises musicales dont la musique serait composée par le Département d’État.
L’Afrique du Sud, elle, a dû clouer son avion au tarmac vingt-quatre heures supplémentaires : le sélectionneur-adjoint, le médecin, le chef de la sécurité, autant de pions indispensables à la mécanique d’une équipe, tous entravés par la lenteur calculée de l’administration. Le ministre des Sports a eu l’élégance de plaider la « faute entière » de son camp. Élégance gaspillée : c’est bien à Washington que se niche le déni d’hospitalité, dans cette paranoïa érigée en doctrine depuis qu’un magnat de l’immobilier s’est improvisé shérif du monde libre.
Et l’Iran ? La « Team Melli », attendue à Los Angeles et Seattle pour trois matchs de poule, a pris acte de la mascarade avec un pragmatisme qui frôle l’absurde. Ses joueurs dormiront à Tijuana, côté mexicain, et franchiront la frontière comme des travailleurs journaliers pour aller taper dans un ballon sous les vivats. Les visas mexicains ont été délivrés en quarante-huit heures, sans présence physique ni empreintes digitales, a précisé l’ambassadeur. Pendant ce temps, l’Oncle Sam rumine, tergiverse, soupèse, comme si chaque tampon accordé risquait d’ouvrir une brèche dans la forteresse.
Il y a enfin le cas d’Omar Abdulkadir Artan, premier arbitre somalien de l’histoire à officier en phase finale. Coincé au Kenya pour des démarches qui n’en finissent pas, le meilleur sifflet africain de 2025 attend, lui aussi, que l’Empire daigne lui délivrer un laissez-passer. Un arbitre. Le garant des règles, le symbole même de l’impartialité, immobilisé par l’arbitraire le plus brut. La métaphore est si limpide qu’elle en devient cruelle.
Et pendant que ces femmes et ces hommes patientent devant des portes closes, que fait la FIFA ? Elle vante son Mondial à quarante-huit équipes, aligne les sponsors, vend du rêve en baril, et serre la main du maître des lieux avec la servilité de celui qui a depuis longtemps troqué l’éthique contre un calcul de comité. Infantino, ce pape sécularisé de la démagogie footballistique, a fait du « football unificateur » son fonds de commerce. Mais quand l’un des deux pays hôtes déploie une politique de visas digne d’un régime de suspicion généralisée, il regarde ailleurs. Il fallait pourtant s’y attendre : confier l’organisation à une administration qui érige le refus d’entrée en outil de gouvernement, c’était programmer le chaos. On savait la FIFA indifférente aux droits humains quand elle bénissait le Qatar. On la découvre aujourd’hui complice d’une humiliation bureaucratique infligée aux acteurs mêmes du jeu.
Le plus sinistre, dans ce bourbier administratif, c’est qu’il ne s’agit ni d’un accident ni d’une négligence, mais de la conséquence prévisible d’une idéologie. L’Amérique trumpiste ne croit pas à la libre circulation, fût-elle temporaire et au service d’une fête universelle. Elle croit au soupçon, à la dissuasion, à la paperasse comme arme de tri. En confiant son joyau planétaire à un tel régime, la FIFA a sacrifié les footballeurs sur l’autel des compromissions géopolitiques. Cette Coupe du monde ne sera pas celle du football, mais celle des visas refusés et des équipes amputées. Une compétition au rabais, dont les absents auront été les premiers sélectionnés — non par un entraîneur, mais par un algorithme de filtrage sécuritaire.
On nous promettait un sommet. On assiste à une frontière. Que Gianni Infantino et Donald Trump puissent trinquer ensemble au champagne pendant que Breel Embolo regardera le match inaugural depuis son canapé européen est d’une obscénité qui devrait soulever le cœur du monde entier. Mais le monde, anesthésié par le chaudron médiatique, applaudira quand même. Et la FIFA, dans son arrogance infinie, notera que la fête fut « un succès ». Le mur, lui, restera debout.
