Le « pacte du Cap Manuel » (mars 2024) n’était pas une simple clause électorale. C’était un contrat politique implicite, scellé dans l’urgence de l’empêchement judiciaire d’Ousmane Sonko, et dont les termes étaient d’une clarté quasi rousseauiste : la volonté générale désigne un dépositaire, non un propriétaire. Diomaye fut élu pour chauffer le siège, pacifier l’institution, puis restituer la charge à celui qui avait été privé de sa candidature par la force. Ce dépôt de confiance, les Anciens l’eussent appelé fiducia – ce bien romain par lequel un mandataire administre sans jamais s’approprier.
Or, six mois après son entrée au Palais, Diomaye a choisi Brutus contre Mandela. Le président a rompu le pacte non par nécessité, mais par aveuglement. Les lambris dorés, le protocole, l’ivresse de la fonction – Cicéron, dans De Officiis, mettait en garde contre ce poison : « Nulla est enim potestas quae non aliquando decepta sit spe diuturnitatis » (nulle puissance n’échappe à l’illusion de la pérennité). Les courtisans, ces « termites de la République » selon la formule de l’éditorialiste sénégalais, ont chuchoté à l’oreille du Président : « Vous êtes l’élu, non Sonko. La Constitution vous protège. Pourquoi partir ? » Diomaye a écouté ces sirènes. Il a froissé le pacte, jeté le chiffon, et transformé un dépôt sacré en propriété privée.
C’est là que le drame prend une tournure philosophique inédite : Diomaye ne commet pas seulement une trahison – il commet un contresens politique. Machiavel, dans le Prince, conseille de briser ses promesses quand elles menacent la raison d’État. Mais encore faut-il que cette raison serve l’État, et non le seul orgueil. Or en chassant son Premier ministre et en humiliant Sonko, Diomaye n’a pas consolidé son pouvoir ; il l’a exposé. L’histoire des républiques africaines (Senghor contre Mamadou Dia, Compaoré contre Sankara, Ouattara contre Soro) enseigne une constante : celui qui tue le père politique finit assassiné par l’ingratitude populaire.
Le miroir éthique : El Malick Ndiaye, ou la vertu du dépositaire
Mais le Sénégal de mai 2026 a donné à la philosophie politique un objet rare : un contre-exemple vivant. El Malick Ndiaye, quarante et un ans, président de l’Assemblée nationale depuis décembre 2024, se trouvait dans une situation symétrique à celle de Diomaye. Lui aussi avait été dépositaire – d’un perchoir, cette fois – parce que Sonko, Premier ministre, était constitutionnellement incompatible avec un mandat parlementaire. Lui aussi détenait une place qui ne lui appartenait pas en propre. Et lui aussi avait le droit de rester, protégé par son mandat pour toute la législature.
Que fait El Malick Ndiaye ? Dès que le décret présidentiel libère Sonko de la Primature, il démissionne sans attendre qu’on le lui demande. Le 24 mai, à quinze heures, il rend la place. Sa déclaration, d’une sobriété presque kantienne, énonce : « guidé par ma conception des institutions, de la responsabilité publique et de l’intérêt supérieur de la Nation. » Aucune revendication, aucune mise en scène. Un simple acte de fidélité.
Ici, la leçon est vertigineuse. El Malick Ndiaye incarne ce que Hannah Arendt appelait la « vertu politique sans pathos » : la capacité de restituer le pouvoir non par faiblesse, mais par principe. Il rappelle, en actes, la parole coranique (Sourate An-Nisâ, 4:58) : « Restituez les dépôts à leurs ayants droit. » Et, plus sobrement encore, il incarne ce que Sénèque nommait la « liberté intérieure du sage » – celle qui sait lâcher la fonction avant qu’elle ne dévore l’âme.
En regard, Diomaye apparaît comme le produit inversé de cette éthique. Non pas un prince machiavélien habile – puisque son coup isole Sonko au lieu de l’éliminer – mais un prince naïf qui a cru que les fauteuils se gardent par décret, alors qu’ils se tiennent par l’honneur.
Critique des références et de la tragédie annoncée
On objectera sans doute que comparer Diomaye à Mandela était démesuré, et que l’évoquer comme un Brutus africain revient à surdramatiser une simple alternance de pouvoir. C’est là la faiblesse de l’éditorialiste : la référence classique écrase parfois le réel. Mandela n’a jamais été dépositaire d’un pacte avec un rival empêché ; Brutus a tué César pour sauver la République, non pour garder un fauteuil. Diomaye n’est ni un traître à la hauteur de l’histoire universelle, ni un héros déchu. Il est, plus prosaïquement, un homme politique ordinaire que le pouvoir a rendu aveugle à sa propre parole.
Cette modestie de l’analyse est salutaire. Car le danger, à célébrer El Malick Ndiaye comme un « Mandela du perchoir », serait de retomber dans l’héroïsation qui a précisément abîmé le débat sénégalais. Non : El Malick Ndiaye n’est pas un saint. C’est un homme qui, face à un dilemme éthique classique – rester par droit ou partir par fidélité – a fait le choix qui lui a semblé juste. Et c’est précisément cette normalité de la vertu qui le rend si dérangeant pour ceux qui, comme Diomaye, préfèrent les justifications constitutionnelles à la responsabilité morale.
L’avenir : le peuple, seul juge
Que reste-t-il, après ces soixante-douze heures ? Un président qui a perdu sa légitimité morale, un Premier ministre désormais propulsé à la tête de l’Assemblée nationale, et un peuple qui a vu, en direct, deux modèles de rapport au pouvoir : l’un fondé sur l’appropriation, l’autre sur la restitution.
L’historien sera impitoyable. Il ne jugera pas Diomaye sur ses intentions – toujours pures aux yeux de leurs auteurs – mais sur sa place dans la séquence : celle d’un homme qui, ayant reçu un dépôt sacré, a préféré l’or du Palais à l’encre de l’honneur. Quant à El Malick Ndiaye, son geste restera comme une page blanche dans la grammaire politique africaine : celle du dépositaire qui rend le pouvoir avant qu’on ne l’en déloge.
Le Sénégal, encore une fois, aura donné une leçon au continent. Mais cette fois, ce n’est ni la leçon du héros, ni celle du tyran. C’est celle, plus rare, d’un simple citoyen en habit de président, qui a su se souvenir qu’il n’était que de passage.
