L’AES s’est constituée en 2023 comme une réponse politique et sécuritaire à l’instabilité régionale, après les ruptures avec la CEDEAO et les partenaires occidentaux. Les trois États membres ont officialisé en 2024 leur volonté de coordination militaire et diplomatique renforcée. Les données du FMI publiées en octobre 2025 indiquent toutefois une contraction économique au Niger de -1,2% en 2024, suivie d’une reprise limitée à 2,8% en 2025, tandis que le Mali affiche une croissance de 4,1% en 2025 mais avec des déséquilibres budgétaires persistants. Le Burkina Faso, pour sa part, enregistre une croissance estimée à 3,6% en 2025 selon la Banque mondiale, insuffisante pour absorber les pressions sociales liées à l’insécurité.
Cette situation économique découle directement des choix politiques opérés depuis la rupture avec certains partenaires internationaux. Les sanctions commerciales et financières imposées en 2023 par la CEDEAO ont perturbé les flux commerciaux régionaux, réduisant les recettes douanières. Le FMI souligne dans son rapport régional Afrique subsaharienne (avril 2026) que les déficits budgétaires des pays de l’AES dépassent 5% du PIB en moyenne en 2025, sous l’effet combiné de la baisse des investissements étrangers et de l’augmentation des dépenses militaires. Les États ont ainsi redirigé une part significative de leurs budgets vers la sécurité, réduisant les marges pour les infrastructures et les services publics.
Ces tensions internes s’articulent avec un jeu d’acteurs internationaux particulièrement dense. La Russie renforce sa présence sécuritaire à travers des accords bilatéraux et des dispositifs paramilitaires, tandis que la Chine maintient ses investissements dans les infrastructures, notamment au Niger dans le secteur pétrolier. L’Union européenne, malgré une réduction de sa présence militaire, conserve des instruments financiers via la Banque européenne d’investissement. Les États-Unis, quant à eux, réorganisent leur dispositif après leur retrait du Niger en 2024, tout en maintenant des capacités de surveillance régionale. À ces acteurs s’ajoute la Turquie, dont la progression commerciale et sécuritaire s’intensifie depuis 2022.
Les effets économiques de ces rivalités apparaissent dans les indicateurs macroéconomiques. Selon la Banque mondiale (janvier 2026), les flux d’investissements directs étrangers vers le Sahel central ont diminué de 18% entre 2022 et 2025. Les exportations du Niger, fortement dépendantes de l’uranium et du pétrole, ont été affectées par les perturbations logistiques, avec une baisse de 9% en valeur en 2024 avant une stabilisation partielle en 2025. Le Mali enregistre une hausse de ses recettes aurifères, mais celles-ci restent concentrées et exposées aux fluctuations des prix internationaux. Cette dépendance sectorielle limite la capacité des États à stabiliser leurs finances.
Une lecture africaine met en évidence un risque de fragmentation régionale. La rupture avec la CEDEAO a affaibli les mécanismes d’intégration économique ouest-africains. La Banque africaine de développement (BAD) souligne dans son rapport 2025 sur l’intégration régionale que les échanges intra-africains des pays sahéliens ont reculé de 12% entre 2023 et 2025. Cette évolution réduit les effets de complémentarité économique et accentue l’isolement des économies de l’AES. Le corridor Abidjan-Ouagadougou, par exemple, subit des ralentissements logistiques liés aux tensions politiques.
Pressions sécuritaires et recomposition des alliances
La dégradation sécuritaire constitue un facteur déterminant dans la fragilité de l’AES. Les données de l’ACLED reprises dans plusieurs analyses de la Banque mondiale en 2025 indiquent une augmentation de 22% des incidents violents dans la zone des trois frontières entre 2023 et 2025. Les groupes armés exploitent les zones de faible présence étatique, ce qui contraint les gouvernements à maintenir un effort militaire élevé. Cette pression sécuritaire pèse directement sur les finances publiques et sur la stabilité politique interne.
Cette contrainte sécuritaire favorise l’entrée de nouveaux partenaires, dont la Turquie. Ankara développe une stratégie combinant coopération militaire, accords économiques et présence diplomatique accrue. Les exportations turques vers l’Afrique ont atteint 37 milliards de dollars en 2025 selon le ministère turc du Commerce, contre 25 milliards en 2021. Au Sahel, cette présence se traduit par la vente d’équipements militaires, notamment des drones, et par la signature d’accords de formation. Le Mali et le Burkina Faso ont renforcé leurs relations avec la Turquie depuis 2023, cherchant à diversifier leurs partenaires.
Cette progression repose sur un mécanisme économique précis. Les entreprises turques obtiennent des contrats dans les infrastructures et l’énergie en échange d’accords de coopération sécuritaire. Ce modèle permet à Ankara de consolider son influence sans déployer des moyens financiers comparables à ceux de la Chine. La BAD note en 2025 que les entreprises turques figurent parmi les principaux nouveaux entrants dans les marchés publics en Afrique de l’Ouest, avec une présence marquée dans les secteurs du BTP et de la logistique.
Cette présence soulève des enjeux de dépendance pour les États de l’AES. Les contrats d’équipement militaire impliquent des engagements financiers à moyen terme, alors que les ressources budgétaires restent limitées. Les États se trouvent ainsi engagés dans une diversification de partenaires qui ne réduit pas nécessairement leur vulnérabilité, mais la redistribue entre plusieurs acteurs. La concurrence entre puissances extérieures crée un environnement où chaque partenaire cherche à sécuriser des positions économiques et stratégiques.
Cohésion interne sous pression
Les divergences internes au sein de l’AES apparaissent progressivement à mesure que les intérêts nationaux se précisent. Le Niger, avec ses ressources énergétiques, adopte une approche différente de celle du Burkina Faso, dont l’économie repose davantage sur l’agriculture et l’or. Le Mali, pour sa part, maintient une relation sécuritaire étroite avec la Russie. Ces orientations distinctes compliquent l’élaboration d’une politique commune cohérente.
Les institutions communes de l’AES restent limitées, ce qui réduit la capacité de coordination. Aucun mécanisme budgétaire intégré n’a été mis en place à ce stade. Le FMI souligne en 2026 l’absence d’outil de convergence macroéconomique entre les trois États, ce qui contraste avec les unions économiques régionales existantes. Cette lacune limite la capacité de l’alliance à amortir les chocs économiques.
Les tensions apparaissent également dans la gestion des relations extérieures. Chaque État négocie individuellement avec ses partenaires, ce qui introduit des asymétries dans les accords conclus. La Chine, par exemple, privilégie des accords bilatéraux adaptés aux ressources spécifiques de chaque pays, tandis que la Russie concentre son engagement sur le volet sécuritaire au Mali. Cette fragmentation réduit la cohérence stratégique de l’AES.
Quel risque d’implosion
Le risque d’implosion de l’AES ne repose pas sur un facteur unique, mais sur l’accumulation de fragilités. Les déséquilibres économiques, les pressions sécuritaires et les rivalités internationales interagissent de manière cumulative. Les données du FMI et de la Banque mondiale indiquent que les marges budgétaires des États restent limitées, ce qui réduit leur capacité à répondre simultanément aux besoins sécuritaires et sociaux.
La concurrence entre puissances extérieures accentue ces tensions. Chaque acteur cherche à consolider son influence, ce qui peut encourager des alignements divergents au sein de l’alliance. La Turquie, la Russie, la Chine, l’Union européenne et les États-Unis poursuivent des objectifs distincts, ce qui multiplie les points de friction potentiels. Les États de l’AES tentent de tirer parti de cette concurrence, mais cette stratégie suppose une capacité de coordination qui reste à construire.
L’avenir de l’AES dépendra ainsi de sa capacité à transformer une alliance sécuritaire en cadre économique structuré. Sans mécanisme de coordination économique et sans stabilisation sécuritaire durable, les divergences internes pourraient s’accentuer. À l’échelle africaine, cette trajectoire pose la question de la viabilité des alliances régionales construites en réaction à des crises, mais dépourvues d’intégration économique solide.
L’évolution en cours révèle un enjeu central pour le continent:la capacité des États à maintenir leur souveraineté dans un environnement marqué par la compétition des puissances.



