Les critiques relatives à la présence européenne dans les eaux africaines reposent sur des faits documentés depuis plusieurs années. Greenpeace signalait dès le 19 mars 2012 un «pillage» des ressources marines africaines par des navires européens opérant dans le cadre d’accords bilatéraux. Cette alerte trouve un prolongement dans les données récentes. La Commission européenne confirme que l’Union maintient des accords de pêche avec plusieurs États africains, notamment au Sénégal, en Mauritanie et en Guinée-Bissau, afin de garantir l’accès aux ressources halieutiques.
Cette présence s’explique par un mécanisme économique précis. L’Union européenne externalise une partie de son effort de pêche vers les eaux africaines, en raison de la pression exercée sur ses propres stocks. Selon la FAO, plus de 34% des stocks mondiaux de poissons étaient exploités à un niveau biologiquement non durable en 2024. Ce déséquilibre incite les flottes industrielles à se déployer vers des zones perçues comme plus abondantes, notamment en Afrique de l’Ouest.
Dans ce cadre, les acteurs impliqués révèlent un rapport de force structuré. Les États africains signent des accords autorisant l’accès à leurs zones économiques exclusives en échange de compensations financières. L’Union européenne précise que ces accords incluent des contributions budgétaires et un appui sectoriel. À titre d’exemple, l’accord UE-Mauritanie mobilise plus de 60 millions d’euros par an selon les données officielles de 2025. Face à ces dispositifs, les pêcheurs artisanaux africains disposent de moyens limités pour concurrencer les flottes industrielles.
Les effets économiques mesurables traduisent cette asymétrie. La Banque mondiale estime en 2025 que la pêche représente jusqu’à 10% du PIB dans certains pays côtiers d’Afrique de l’Ouest et emploie plusieurs millions de personnes. Pourtant, la raréfaction des ressources affecte directement ces économies locales. Greenpeace soulignait que la diminution des stocks oblige les pêcheurs artisanaux à s’éloigner davantage des côtes, augmentant leurs coûts et les risques en mer. Des données de la FAO confirment une pression accrue sur les stocks halieutiques dans l’Atlantique Est.
Cette évolution appelle une lecture africaine plus large. Le continent fournit une part significative des ressources halieutiques consommées en Europe, tout en subissant une dégradation progressive de ses capacités locales de production. La BAD indique en 2025 que les pertes économiques liées à la pêche illicite, non déclarée et non réglementée atteignent plusieurs milliards de dollars par an en Afrique. Cette situation réduit les revenus publics et fragilise les communautés côtières.
Accords de pêche et déséquilibres économiques
L’analyse des accords bilatéraux montre que les flux financiers ne compensent pas toujours les pertes locales. Les compensations versées par l’Union européenne restent limitées au regard de la valeur des captures réalisées. La Commission européenne encadre ces accords comme «durables», mais leur mise en œuvre dépend des capacités de contrôle des États partenaires, souvent insuffisantes selon la Cour des comptes européenne.
Cette réalité se prolonge dans l’organisation des chaînes de valeur. Une part importante des captures effectuées dans les eaux africaines est exportée vers l’Europe sans transformation locale. La FAO souligne en 2025 que la transformation des produits halieutiques reste marginale dans plusieurs pays africains, ce qui limite la création de valeur sur place.
Par ailleurs, les conséquences sociales deviennent visibles à travers les trajectoires migratoires. La raréfaction des ressources halieutiques réduit les revenus des pêcheurs artisanaux. Greenpeace décrivait dès 2012 des pêcheurs contraints d’abandonner leur activité et de chercher des alternatives, y compris en migrant vers l’Europe. Cette relation entre pression économique locale et mobilité humaine reste documentée dans plusieurs rapports récents de la Banque mondiale.
L’ensemble de ces éléments met en évidence une dépendance structurelle. L’Union européenne sécurise ses approvisionnements en produits de la mer en s’appuyant sur les ressources africaines. Eurostat indique que l’UE demeure l’un des principaux marchés mondiaux pour les produits halieutiques, avec une consommation largement supérieure à sa production interne.
Ce modèle génère des gagnants et des perdants. Les flottes industrielles européennes bénéficient d’un accès sécurisé à des ressources abondantes, soutenant leur rentabilité. À l’inverse, les économies locales africaines absorbent les effets de la pression sur les stocks, avec une redistribution limitée des revenus.
L’examen des données et des témoignages montre que la pêche constitue un révélateur du rapport économique entre l’Europe et l’Afrique. Derrière les accords formels, les ressources marines africaines alimentent durablement les marchés européens. Cette situation pose la question d’un rééquilibrage des conditions d’accès et de la capacité des États africains à préserver leurs ressources stratégiques.


