D’emblée, l’argument d’une avance algérienne repose sur une lecture strictement technique à court terme, sans intégrer les paramètres géoéconomiques de long terme. Le gazoduc transsaharien, reliant le Nigeria à l’Algérie, dépend en effet d’un tracé traversant des zones sahéliennes marquées par une instabilité sécuritaire persistante. Les risques opérationnels liés à ces territoires fragilisent directement la capacité d’exécution du projet, ce qui limite sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux malgré l’existence d’infrastructures en aval.
Ce point conduit à examiner le mécanisme économique sous-jacent. Le projet algérien privilégie une logique d’exportation directe vers l’Europe, héritée d’un modèle énergétique centralisé. Une telle configuration réduit les retombées économiques pour les pays traversés, ce qui peut affaiblir leur engagement politique et financier. À l’inverse, le projet de gazoduc atlantique porté par le Maroc repose sur une intégration progressive des marchés ouest-africains, avec une logique de distribution régionale avant exportation. Cette approche modifie profondément la chaîne de valeur en créant des débouchés locaux, industriels et énergétiques.
L’identification des acteurs renforce cette divergence. Le projet marocain associe un nombre élevé de pays d’Afrique de l’Ouest, aux côtés d’institutions régionales et de partenaires internationaux. Cette multiplicité d’acteurs ne constitue pas uniquement une complexité administrative ; elle traduit un partage des intérêts économiques et une mutualisation des risques. En face, le projet algérien repose sur un nombre restreint d’États, ce qui concentre les responsabilités financières et opérationnelles, tout en exposant davantage le projet aux aléas politiques bilatéraux.
L’analyse des effets économiques mesurables se heurte toutefois à une limite : aucune donnée chiffrée récente (2025–2026) issue du FMI, de la Banque mondiale ou de la BAD ne permet actuellement de comparer précisément les coûts, les délais ou la rentabilité attendue des deux projets. Cette absence de données consolidées impose de rester prudent sur toute hiérarchisation définitive fondée sur des critères financiers stricts.
Néanmoins, la lecture africaine du projet marocain apparaît plus structurante. En desservant plusieurs économies ouest-africaines, le gazoduc atlantique contribue à réduire les déficits énergétiques locaux, identifiés par la Banque mondiale comme un frein majeur à l’industrialisation du continent. L’accès élargi au gaz peut soutenir la production électrique, stabiliser les réseaux et favoriser l’émergence de chaînes industrielles régionales. Le projet dépasse ainsi la simple logique d’exportation pour s’inscrire dans une transformation économique plus large.
Ce positionnement s’accompagne d’un ancrage diplomatique actif. Le Maroc mobilise des partenariats économiques et financiers dans une logique de coopération Sud-Sud, renforçant son influence en Afrique de l’Ouest. Cette stratégie contraste avec une approche algérienne davantage centrée sur la rente énergétique existante, avec une capacité d’expansion limitée par des facteurs internes, notamment en matière d’investissement et de renouvellement des capacités de production.
Par ailleurs, l’argument relatif à la « simplicité » du tracé algérien mérite d’être nuancé. Si la distance est plus courte, elle traverse des zones à forte exposition sécuritaire, ce qui augmente les coûts indirects liés à la protection des infrastructures. À l’inverse, le tracé côtier du projet marocain, bien que plus long, bénéficie d’environnements politiques plus stables et d’un accès facilité aux infrastructures portuaires, ce qui peut réduire certains risques opérationnels.
Enfin, la question de la fiabilité énergétique révèle une inversion du discours souvent avancé. Le Maroc a engagé une diversification rapide de son mix énergétique, incluant le gaz, les énergies renouvelables et les interconnexions électriques. Cette stratégie vise à réduire la dépendance externe et à sécuriser les approvisionnements sur le long terme. À l’inverse, l’économie algérienne reste fortement dépendante des hydrocarbures, ce qui expose ses capacités d’investissement aux fluctuations des marchés internationaux.
Au total, l’opposition entre les deux projets ne se limite pas à une compétition technique. Elle reflète deux modèles distincts : un modèle extractif centré sur l’exportation rapide, et un modèle intégré visant la transformation économique régionale. Dans cette lecture, le projet marocain apparaît comme un outil d’influence et de structuration du marché africain de l’énergie, tandis que le projet algérien reste tributaire de facteurs sécuritaires et économiques qui en limitent la portée stratégique.

