L’évolution des rapports entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko introduit un fait politique nouveau:une dualité du pouvoir exécutif qui fragilise la lisibilité de l’action publique. Cette situation apparaît moins d’un an après l’alternance de 2024, alors que les autorités devaient restaurer la crédibilité budgétaire auprès des marchés et des institutions internationales.
Ce point s’inscrit dans un mécanisme économique documenté. Le FMI a suspendu en octobre 2024 son programme avec le Sénégal après la découverte d’anomalies dans les comptes publics. La Cour des comptes a ensuite établi en février 2025 que le déficit budgétaire avait été sous-estimé d’environ 5,6% du PIB par an entre 2019 et 2023. Cette correction a entraîné une révision du ratio dette/PIB proche de 100%, contre 74% auparavant.
Cette réévaluation mobilise plusieurs acteurs. Le gouvernement doit renégocier sa crédibilité auprès du FMI et des investisseurs. Les marchés financiers ajustent leur perception du risque souverain. Les partenaires régionaux suivent l’évolution d’un pays considéré comme un pilier économique en Afrique de l’Ouest. Dans ce cadre, toute divergence au sommet de l’État agit comme un signal négatif immédiat.
Les effets économiques sont déjà observables. Les obligations souveraines sénégalaises ont connu une volatilité accrue en 2025, selon les données de marché relayées par les institutions financières. Le budget révisé fait apparaître une dette pouvant atteindre environ 120% du PIB, ce qui place le Sénégal parmi les niveaux les plus élevés de la région. Cette situation augmente mécaniquement le coût de l’emprunt extérieur.
Cette tension politique intervient à un moment critique pour la gestion des finances publiques. La cohérence de la politique économique repose sur une chaîne de décision stable. Or la coexistence entre un président et un Premier ministre disposant chacun d’un poids politique propre introduit un risque de fragmentation.
Ce mécanisme produit un effet direct: les investisseurs intègrent une prime de risque liée à l’incertitude politique. Dans les économies dépendantes du financement extérieur, cette prime se traduit par des conditions d’emprunt plus strictes et par un ralentissement des flux d’investissement.
Les discussions prolongées avec le FMI entre mars et octobre 2025 illustrent cette difficulté. L’absence d’accord rapide prolonge l’incertitude et retarde le retour à un cadre budgétaire stabilisé.
Croissance sous condition et dépendance énergétique
Ce déséquilibre intervient alors que le Sénégal entre dans une phase économique décisive. Le FMI estime la croissance à environ 6% en 2024, avec des projections dépassant 8% en 2025 grâce au démarrage du champ pétrolier de Sangomar et du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim.
Cependant, ce potentiel repose sur des conditions strictes. La Banque africaine de développement souligne que la stabilité macroéconomique constitue un prérequis pour transformer ces ressources en croissance durable. Toute instabilité politique affaiblit ce mécanisme en retardant les décisions d’investissement.
Parallèlement, la vulnérabilité structurelle de l’économie demeure élevée. Selon l’ANSD, plus de 70% du riz consommé est importé. Cette dépendance expose directement le pays aux variations des prix internationaux.
L’Agence internationale de l’énergie indique que près de 30% du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz. Une perturbation de cet axe entraînerait une hausse des prix énergétiques. Malgré une production nationale estimée à 100.000 barils par jour à terme pour le champ de Sangomar, le Sénégal continue d’importer une part importante de produits raffinés.
Ce décalage crée un canal direct de transmission vers l’inflation. Une hausse des prix de l’énergie se répercute sur le transport, l’électricité et les produits alimentaires, avec un impact immédiat sur les ménages.
Pression sociale et comparaison régionale
Cette fragilité économique se traduit par un risque social. La hausse des prix alimentaires et énergétiques affecte directement le pouvoir d’achat. Dans un contexte de tension politique, cette pression peut amplifier les contestations.
La comparaison régionale renforce cette contrainte. Le Ghana, après sa crise de la dette en 2022, a dû engager une restructuration sous programme du FMI, avec un ralentissement marqué de la croissance selon les données du FMI. L’Éthiopie a connu une dégradation rapide de ses indicateurs après des tensions internes, malgré une décennie de forte expansion.
Ces exemples montrent un enchaînement clair: instabilité politique, perte de crédibilité financière, ajustement économique contraint.
La rivalité entre les deux têtes de l’exécutif prend ainsi la forme d’une confrontation politique anticipée. Ce type de configuration transforme la gouvernance économique en terrain de compétition interne.
Ce mécanisme produit un effet mesurable: les décisions économiques peuvent être retardées, contestées ou réorientées selon des logiques politiques. La lisibilité de la stratégie nationale diminue, ce qui affaiblit la confiance des partenaires financiers.
L’ensemble des données conduit à un constat direct. Le Sénégal dispose d’un potentiel économique significatif lié aux ressources pétrolières et gazières. Toutefois, ce potentiel reste conditionné par la stabilité politique et la crédibilité budgétaire.
La montée des tensions au sommet de l’État intervient au moment où ces deux variables déterminent l’accès au financement, le niveau d’investissement et la stabilité sociale. Dans ce cadre, la crise politique ne constitue pas un épisode isolé: elle agit comme un facteur économique à part entière, capable d’infléchir la trajectoire du pays à court terme.


